Et si votre prochain maire était un écrivain?

Illustration: Elie Chap Le Devoir

«Le Devoir» a demandé à une brochette d’auteurs de sortir de leurs mondes imaginaires pour rêver des promesses électorales. Tour d’horizon.

Montréal, pour une ville improbable

 

Une ville, un fleuve. Je promets de déplacer le fleuve pour le mettre au cœur de la ville et de nos préoccupations et de créer un autre mont Royal. Celui-là est un peu petit, non ?
 

Une serre et du solaire. Je promets de construire une immense serre, au milieu de la cité, qui carburerait à l’énergie solaire et qui s’étalerait sur des kilomètres pour les promeneurs.


Moins de voitures, plus de livres et de culture. La voiture sera bannie de « ma » ville. On détruira très vite toutes les autoroutes au lieu de passer notre temps à tenter de les réparer tant bien que mal. Dans de nombreuses rues, des haut-parleurs nous feront la lecture de livres. On arpentera les boulevards et les ruelles à la recherche de l’écoute d’un texte ou du visionnement d’un film, puisque des écrans de cinéma seront installés dans les centres commerciaux jusqu’à ce que ceux-ci soient démolis.


J’aime les villes utopiques conçues par les philosophes, les architectes et surtout les écrivains (cela va de l’abbaye de Thélème de Rabelais à la merveilleuse Cité des dames de Christine de Pizan ou encore à l’arcologie de Paolo Soleri). Je n’ai rien d’une bonne mairesse, mais je saurai rêver. C’est promis.


Catherine Mavrikakis
Née à Chicago. Vit à Montréal depuis toujours. Plus récent livre : Ce qui restera (Québec Amérique).

 

Saguenay, pour une ville ouverte

 

De l’art partout. Chicoutimi grouille d’artistes visuels sur la coche. Je promets de remplacer les fleurs d’aluminium infâmes du rond-point sur le boulevard Talbot par des œuvres originales, commandées à des artistes locaux. Je propose aussi de faire germer l’art à plus d’endroits dans la ville, pour lutter contre la standardisation du paysage, dominé par des centres commerciaux et d’autres vilains commerces.


L’ancien bar gai le K-méléon, aujourd’hui fermé, n’est plus qu’une rumeur. Or, nous aurions besoin d’un nouvel endroit où les marginaux, les pas-sûrs, les tapettes affirmées, les butchs en questionnement, les transgenres, les travestis, les non-binaires qui aiment danser et les hétéros pas trop collabos pourraient se rassembler. Pas un bar « gai » un peu ringard, avec juste des hommes, mais un endroit ouvert, non genré, avec du style et de vrais bons artistes de musique électro.


Je promets d’interdire la possession de plus qu’une voiture par foyer. Pour compenser, je promets un système de transport en commun qui ne fonctionne pas juste le premier lundi du mois, ainsi qu’un véritable réseau de circulation parallèle, séparé des rues et protégé des petits chars de bums qui font du drag sur Talbot.


Je promets une loi spéciale « Bon débarras », qui empêcherait l’élection d’un même maire pendant plus de deux mandats.


Kevin Lambert
A vécu à Saguenay pendant 17 ans. Habite Rosemont. Plus récent livre : Tu aimeras ce que tu as tué (Héliotrope).
 

Laval, c’est pas si mal

 

Laval, ma ville, mon avenir. Voilà un slogan qui date. Au fait, c’est tout le branding lavallois qui laisse à désirer. Il est plus que temps d’assumer l’avenir radieux autrefois annoncé par nos décideurs et de se choisir un slogan à la hauteur de notre standing. Je propose donc : Laval, c’est pas si mal.


La principale artère du centre-ville de Laval est l’autoroute 15. Les voitures y circulent très bien, mais pas les humains. Pourquoi ne pas la rendre piétonnière ? Évidemment, une autre autoroute serait construite, mais sous la terre, afin de donner, à tous ceux qui le souhaitent, la chance de respirer leur propre monoxyde de carbone.


À Laval, seules quelques rues de Sainte-Dorothée, de Sainte-Rose et de Saint-Vincent offrent des « milieux de vie » organiques, avec un centre vivant et des commerces de proximité. Le problème, c’est qu’ils sont éloignés les uns des autres. Le Carrefour Laval, en contrepartie, est très central, mais il ne réunit que des boutiques génériques. Si j’étais élu, j’ordonnerais que ces villages soient reconstruits à l’identique, dans le Carrefour. Le meilleur des deux mondes : des commerces sympathiques, à l’abri des intempéries, avec du stationnement en masse et un Apple Store.

 

Jean-Philippe Martel
Enseigne à Laval depuis 2012. Y vit depuis l’an dernier. Plus récent livre : Comme des sentinelles (La Mèche).
 

Sherbrooke, votez Bill Messier

 

Sherbrooke entretient une relation amoureuse toxique avec l’automobile. J’instaurerai un programme de points pour les cyclistes, le programme « Air-cuisses ». Chaque citoyen pourra télécharger une application mobile d’odomètre et se verra attribuer des points pour chaque kilomètre franchi à vélo dans la ville. Les points seront échangeables en rabais chez les commerces locaux participants.


Je forcerai chaque automobiliste pris en délit de manque de courtoisie envers un piéton à offrir une pinte à ce dernier à la microbrasserie de son choix. Dans le cas où le piéton serait un enfant ou qu’il n’aimerait pas l’alcool, la bière pourra être remplacée par une gâterie du Marché de la gare ou une frite du casse-croûte Chez Joe repas légers.


Je promets d’imposer un moratoire sur les expressions comme « Centro » (pour désigner le centre-ville), « Zone zen » (pour la promenade autour du lac), et toute autre tentative de refonte d’image d’éléments du paysage sherbrookois. Nommer un lieu comme s’il s’agissait d’une marque de yogourt ou donner à un nom ancien une graphie de textos, c’est comme quand j’essaie de parler en « yolo-les-cool » à mes étudiants : ça ne fonctionne pas et tout le monde est mal à l’aise.


William S. Messier
Sherbrookois depuis 2014. Plus récent livre : Le basketball et ses fondamentaux (Le Quartanier).

 

Trois-Rivières, le bonheur en Trifluvie

 

Trois-Rivières occupe la seconde place pour l’indice du bonheur au Canada et presque la dernière en ce qui concerne le revenu médian au Québec. Notre inexplicable propension au bonheur se fait donc à peu de frais. J’envisage donc de partager notre allégresse avec le plus grand nombre grâce à l’annexion de tout le territoire compris entre Repentigny et Saint-Augustin-de-Desmaures. Ce nouveau territoire autonome portera le nom de Trifluvie. Le bonheur trifluvien est prêt à s’exporter !


Si je suis élu maire de Trois-Rivières, j’érigerai dans ma ville natale un immense bronze de Gérald Godin, une statue qui dévisagera celle de Duplessis. Je rebaptiserai d’ailleurs toutes les rues du centre-ville, remplaçant les noms de saints inconnus par les noms de poètes et poétesses à connaître et à reconnaître. Les saint Roch, saint Olivier, saint Philippe retourneront dans les calendriers religieux au profit des Bacon, Dorion, Boisvert. Mais je ferai une exception pour la rue Saint-Denis, qui deviendra Saint-Denys-Garneau.


Il est aussi temps de réhabiliter la première route de Nouvelle-France, construite en 1660 : le chemin du Roy, la plus longue route d’Amérique du Nord pendant tout un siècle. Ajoutons-lui la piste cyclable et le sentier pédestre qu’elle mérite.


David Goudreault
Né à Trois-Rivières. Y a vécu pendant 20 ans. Plus récent livre : Abattre la bête (Stanké).
 

Québec, quatre promesses pour une capitale tendre

 

Un. À la fin de chaque saison de football universitaire, mobiliser les joueurs du Rouge et Or dans une vaste opération de guérilla jardinière. Commencer par le parc industriel des Carrières.


Deux. Patenter, au-dessus de la grande région de la Capitale-Nationale, un nuage électromagnétique qui intercepterait les ondes radio et harnacherait la force de toutes les niaiseries qui appellent à plus de routes, à moins de taxes et à moins de cœur jusqu’à les monter en orage. Laisser déferler celui-ci sur la ville sous forme d’envies indélogeables de développement collectif, d’accès de tendresse pour les cyclistes et de petites tristesses dominicales (un brin de mélancolie n’ayant jamais fait de mal à personne).


Trois. Cartographier les trajets nocturnes des chats de Limoilou et en faire un parcours touristique à explorer du bout des pieds, à la tombée du jour.


Quatre. Féminiser définitivement, dans tous les documents de l’administration municipale, le mot « autobus ».

 

Amélie Panneton
Née à Québec en 1985. Plus récent livre : Petite laine (Éditions de Ta Mère).

Autres villes, autres promesses

Matane, vivre avant de promettre

Si j’étais mairesse, j’irais passer du temps dans chaque usine, chaque commerce, chaque salle d’attente, chaque backstore, je marcherais avec les facteurs et laverais la vaisselle dans les restaurants, j’irais à la librairie, je m’assoirais à l’école de musique, à l’école tout court, je lirais les 104 numéros de la revue d’histoire, je prendrais le traversier aller-retour quand il vente, je mettrais ma face dans la brume et rêverais d’en faire de l’eau potable. Et après, après seulement, je promettrais de me mettre au service du pire et du meilleur de nous.

Johanne Fournier. Vit à Matane. Plus récent livre : Tout doit partir (Leméac).

Joliette, ville transparente

Au coeur d’un Québec opaque, je promets la ville la plus transparente qui soit. Mon équipe invisible fera bâtir un tracel de cristal au-dessus du chemin de fer. Aussi, pour la première fois depuis l’origine du patinage de rivière, nous nous assurerons d’avoir sous les lames une glace entièrement translucide pour que nos biologistes éclairés puissent mieux comprendre l’achigan. Enfin, notre politique d’urbanisme plus clair obligera les entrepreneurs à utiliser 50 % de verre pour toute nouvelle construction. Notre slogan : Vous allez voir ce que vous allez voir !

Jean-François Caron. Habite la région de Joliette depuis 2011. Plus récent livre : De bois debout (La Peuplade).

Chambly pour la géothermie !

Je promets d’en finir avec les chèques aux citoyens et de proposer des projets : construire la nouvelle bibliothèque et y ajouter un cinéma de répertoire, augmenter l’offre en transport collectif hors des périodes de pointe, mettre sur pied un plan de géothermie collective, bannir les sacs et les bouteilles de plastique. Mon premier geste sera de déplacer L’arbre des arts [NDLR : sculpture située à l’entrée de la ville] et de lancer un véritable concours d’art public.

Jean-Simon DesRochers. Chamblyen depuis 15 ans. Plus récent livre : L’année noire, vol. 2. Les certitudes (Les Herbes rouges).

Valleyfield, capitale de la grillade

Si j’étais maire de Valleyfield, je ferais en sorte d’obtenir une appellation contrôlée pour sa spécialité gastronomique, la grillade de lard, et de protéger le secret du mélange d’épices qui l’assaisonne. Plus sérieusement, je ferais en sorte que l’histoire ouvrière de la ville soit mieux connue, peut-être par un musée à l’image de celui qui est consacré au fier monde du quartier Centre-Sud à Montréal.

Maxime Catellier. Enseigne à Valleyfield depuis 2012. Plus récent livre : La mort du Canada et autres textes (Poètes de brousse).

Rouyn-Noranda sous les peupliers faux-trembles

Si vous m’élisez comme mairesse, je promets de transformer les garages de la rue Larivière en un parc verdoyant. Les Toyota, Mazda, Honda, et cetera, seront camouflées plus loin derrière, pour qu’au sortir de la 117 Nord nous entrions triomphalement dans Rouyn-Noranda sous les arcades de peupliers faux-trembles et de bouleaux blancs. On pourra même se promener à pied sur des trottoirs aménagés le long de platebandes de fleurs victorieuses.

Louise Desjardins. Née à Rouyn-Noranda. Y vit à temps partiel. Plus récent livre : L’idole (Boréal).

Rimouski et le fleuve flambant nu

Rimouski / je te promets de te rendre ton fleuve / flambant nu / libre de ses grands écarts / lavé de nos vacarmes quotidiens

je te promets de te rendre tes berges / ton bleu boudé / du PFK au Irving / de t’éventrer de tes ruines / de stationnements et de buffets chinois

Rimouski je te promets de te rendre à toi-même / de t’offrir un peau à peau / comme on tend un enfant à sa mère

d’instinct / avant même les premiers mots / parce qu’on sait qu’il y a de ces forces vives plus grandes que nous / que la vie revendique encore de prendre son temps

Sara Dignard. Installée à Rimouski depuis 2014. Plus récent livre : Le cours normal des choses (Éditions du Passage).