André Ducharme joue avec 115 âmes perdues devant la mort

André Ducharme en 2003
Photo: Jean-François Bérubé Leméac André Ducharme en 2003

Avec La tête sur la table, pas besoin de longues heures de route pour sortir de la ville. Dans son deuxième roman, André Ducharme plonge directement au coeur de Sainte-Ève — nom fictif d’une petite localité reculée que l’on devine au Québec — pour y tisser les ficelles d’une histoire qui transgresse avec humour les limites de l’absurde.

Dans ce coin de pays reculé où 115 âmes déambulent au gré de leur désoeuvrement, les gens meurent à tout vent, presque autant que tombent les mouches, et dans des conditions qui frisent l’extravagance. « Moïra Manette avait déjà mis au monde trois couples de clones et s’était promis que les nouveau-nés fermeraient la lignée ; elle s’empala sur un piquet de clôture pour servir d’épouvantail. Le mari, Mohican Taureau, ne parvint pas à l’en décoller. Il embrassa la dépouille, la laissa aux vautours […]. »

Robin Baillard a la soixantaine bien sonné. Et comme beaucoup de ses voisins, il est veuf depuis quelques semaines. Grand amateur de porto, il lève quotidiennement le coude. À son retour de chez l’épicier, l’horticulteur à la retraite découvre une tête dans l’un de ses sacs à provisions. La trouvaille macabre le surprend, mais elle ne semble pas le choquer outre mesure. Il signale bien sûr l’incident à la police. L’unique officier de la région, Conan Mallarmé, s’en formalise peu et relaie l’affaire au fond de sa (courte) liste de priorités.

L’enquête suit son cours, malgré tout. Mais la découverte de nouvelles dépouilles retarde le travail de Mallarmé, déjà fort occupé à soigner son apparence, une activité devenue depuis la mort de sa femme une véritable obsession. Ragaillardis par tous ces crimes crapuleux qui, étrangement, ramenaient la vie au village, les habitants versent dans les commérages, faisant des conjectures sur l’identité des coupables potentiels. « Chacun, entretenant une relation toute personnelle avec la vérité, augmenta, agrémenta les faits. On accusa, se récusa, s’excusa ; on mastiqua les on-dit. On se fatigua jusqu’au soir pour que le sommeil engourdisse les pensées vagabondes. On se tint la tête au cas où. »

Imagination foisonnante

Ces meurtres sont-ils reliés entre eux ou sont-ils le fruit d’une horrible coïncidence ? Les fils que tisse habilement Ducharme vous le diront, non sans emprunter plusieurs détours pour relater le décès abracadabrant de l’un ou pour exposer les habitudes égarées de l’autre. Il faut être alerte pour suivre le rythme tellement la prose de l’écrivain zigzague au rythme de son imagination foisonnante.

La preuve en est : les personnages aux « noms à coucher dehors » traversent les pages sans avoir le temps de nous rester en tête. À tel point que l’auteur a cru bon d'ajouter à la toute fin de son livre une liste exhaustive qui les recense, « par ordre d’apparition ou de disparition » ; une attention que le lecteur plus distrait ne manquera pas de saluer. Mais rassurez-vous, une fois les éléments assemblés, la vérité finit par éclater au grand jour dans une mise en scène mémorable.

Nous sommes loin du polar avec La tête sur la table. Si les ingrédients qui concoctent un bon suspense sont réunis, celui qui a été journaliste culturel pendant 25 ans à L’Actualité prend un plaisir manifeste à construire un roman intelligent truffé de descriptions désopilantes. Le tout tient captif, sourire en coin, avec ces mille et une anecdotes incongrues et profondément humaines exposées avec une telle précision de la langue qu’on a souvent une main sur la bouche et l’autre, sur un dictionnaire.

La tête sur la table

★★★ 1/2

André Ducharme, Leméac, Montréal, 2017, 184 pages

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 novembre 2017 20 h 40

    Le romancier écrit : «... la laissa aux vautours »

    Il n'y a pas de vautour au Québec.