Le regard sombre de Frederika Amalia Finkelstein et Jakuta Alikavazovic

Frederika Amalia Finkelstein
Photo: Joël Saget AGence France-Presse Frederika Amalia Finkelstein

À travers leurs regards sombres et métissés, deux romancières françaises font écho aux tensions du monde contemporain en deux livres qui se cherchent un peu, mais qui explorent les manières de survivre à l’époque qui est la nôtre.

Dans Survivre, Frederika Amalia Finkelstein, 26 ans, réanime le souvenir de l’attentat du 13 novembre 2015 au Bataclan, dans lequel ont péri 130 personnes venues assister à un concert rock. Est-il seulement possible de s’éveiller du cauchemar de l’histoire ? Peut-être pas. De nouvelles pages d’horreur s’écrivent chaque jour. « Un mort ne vaut rien. L’histoire nous l’a suffisamment prouvé. »

Comme dans L’oubli (Gallimard, 2014), petit concentré de révolte, l’auteure entreprend d’y ressasser la mémoire des morts. Une réplique à la violence du monde qui nous entoure sur un mode cette fois plus angoissé, puisque « la paranoïa est naturellement le piège qui nous est tendu chaque jour ».

Ava, la jeune femme qui prend la parole, a perdu son emploi depuis trois semaines et doit se rendre à Buenos Aires pour l’enterrement de sa grand-mère. Bien consciente de son aliénation parisienne, alimentée par la folie des réseaux sociaux à coup de vidéos de suicides ou de décapitations, elle soupèse un temps la tentation de la fuite. Mais la réalité de la violence en Argentine — celle des rues, de la situation économique ou du souvenir de la dictature — la rattrape au bout du monde.

Entre la diatribe et le flux de conscience teinté d’un léger lyrisme noir, Frederika Amalia Finkelstein greffe sans satisfaire vraiment une vraie tension à un récit minimal hanté par ces mots du Hongrois Imre Kertész : « Ce qui est réellement irrationnel et qui n’a pas d’explication, ce n’est pas le mal, au contraire : c’est le bien. »

À l’amour comme à la guerre

L’amour peut-il servir d’antidote devant la laideur du monde ? Avec une histoire d’amour contemporaine qui se déploie entre Paris et Sarajevo, Jakuta Alikavazovic, écrivaine et traductrice née en 1979 à Paris d’une mère originaire de la Bosnie et d’un père venu du Monténégro, rappelle que le silence est comme un organisme. « Il est vivant et il s’infiltre. »

Ils sont jeunes et sont issus de deux mondes différents. Amélia Dehr est rentière. Abandonnée il y a longtemps par une mère disparue au cours de la guerre en ex-Yougoslavie, elle a grandi entre la France et les États-Unis. Paul, lui, est commis de nuit dans l’un des hôtels de la chaîne Elisse, propriété de la famille d’Amélia, et poursuit des études d’architecture. Ils vont s’aimer passionnément, comme un accident de parcours, jusqu’à ce qu’Amélia disparaisse sans un mot.

Récit d’une fascination d’abord à sens unique, L’avancée de la nuit, quatrième roman de l’écrivaine (qui a reçu le prix Goncourt du premier roman en 2008 pour Corps volatils), est un livre traversé par la folie, l’art et la guerre.

Femme fuyante et anxieuse, Amélia était en réalité partie en Bosnie à la recherche de sa mère. « J’avais autre chose à faire que d’être amoureuse. Être amoureuse c’est une façon de ne pas vivre », dira-t-elle pour expliquer son éclipse.

Elle reviendra vers Paul quelques années plus tard, aussi mystérieuse qu’autrefois mais plus que jamais travaillée par la folie, redonnant sa chance à cette histoire d’amour qui en réalité n’a jamais fonctionné et ne fonctionnera jamais, à laquelle les deux protagonistes vont s’accrocher tour à tour.

Dans une langue rythmée et incantatoire, malmenant un peu la chronologie, Jakuta Alikavazovic compose une histoire tout en clair-obscur. Adoptant surtout le point de vue masculin, ce roman à la beauté empoisonnée flirte jusqu’à l’explosion avec le danger et les non-dits.

« Paul n’y avait pas cru, qu’elle vivait à l’hôtel. Mieux encore, ou pire, il l’avait su, puis oublié. On parlait d’elle, à la fac, elle était précédée d’une sorte de rumeur, son corps avant d’apparaître existait déjà, murmuré, mais ce n’est pas les ragots qui intéressaient Paul, c’étaient les filles, et les femmes, et leur bouche, et leur peau. Il avait dix-huit ans, une double, une triple vie. La journée il allait à l’université, il fixait de grands tableaux blancs ou noirs, il échangeait des cours et confrontait ses notes à celles de ses camarades : c’était étrange comme parfois, on aurait juré qu’ils n’avaient pas assisté à la même conférence, puis on tombait sur une ou deux phrases transcrites à l’identique, confirmant qu’ils avaient bien eu la même personne sous les yeux, mais à partir de ces quelques pivots inamovibles le sens, d’une copie à l’autre, se remettait à dériver, en spirales, en approximations, ceux qui comprenaient le mieux étaient ceux qui ne comprenaient rien et qui, terrifiés par leur propre ignorance, s’efforçaient de tout noter. » Extrait de «L’avancée de la nuit»

Survivre / L’avancée de la nuit

★★★

Frederika Amalia Finkelstein, Gallimard, coll. «L’Arpenteur», Paris, 2017, 144 pages / Jakuta Alikavazovic, L’Olivier, Paris, 2017, 288 pages



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