Avec «De synthèse», Karoline Georges livre une fable sombre sur le pouvoir de séduction des images

Le nouveau roman de Karoline Georges semble être une sorte de synthèse de ses livres précédents — et de son travail en arts visuels.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le nouveau roman de Karoline Georges semble être une sorte de synthèse de ses livres précédents — et de son travail en arts visuels.

La fiction, sous toutes les formes, serait-elle en train d’avaler le monde, de le transformer, pour le meilleur ou pour le pire ? Les images omniprésentes et la réalité virtuelle sont-elles en train de devenir plus vivantes que la vie elle-même ?
 

Prenant la parole depuis un futur proche, la narratrice du quatrième roman de Karoline Georges, De synthèse, a grandi devant la télévision entre un père alcoolique et une mère enfoncée dans le malheur et l’immobilisme. Ses héros avaient pour nom Olivia Newton-John, Wonder Woman, les frères Dalton, la Femme bionique ou Jinny.

À travers les émissions de télé qui la captivaient, l’imaginaire a vite brillé à ses yeux avec plus de force que le réel aliénant qui l’entourait. Elle n’a jamais pu accepter « la distinction entre le vrai et le simulacre ».

Après avoir remporté un concours de beauté, l’adolescente sera recrutée par une agence de mannequins et ira habiter pendant une dizaine d’années à Paris, arpentant les podiums de la capitale française et accumulant les séances de photos. Mais toujours solitaire, asexuée, fascinée par les images. Rien que par les images.

À son retour au pays, elle fera le choix de vivre de ses économies et va s’enfermer dans son appartement de Montréal. Elle se mettra à fréquenter des mondes de réalité virtuelle à travers un avatar aux formes changeantes, Anouk, sorte d’alter ego en qui viendra s’incarner jour après jour son obsession pour l’image parfaite.

Trente ans plus tard, elle est toujours coupée du monde réel, mais la maladie et l’agonie de sa mère vont la ramener un peu vers le réel.

« C’est encore une poursuite de la quête du sublime », confirme Karoline Georges, échappée de Saint-Hyacinthe pour s’incarner durant une petite heure dans un café du boulevard Saint-Laurent. Les phrases et la pensée de l’écrivaine, aussi artiste multidisciplinaire, semblent filer à 200 à l’heure. Peut-être pas depuis un futur immédiat, mais devant, loin devant.

Ce nouveau roman, justement, semble être une sorte de synthèse de ses livres précédents — et de son travail en arts visuels —, livres qui sont tous plus ou moins inclassables. On y retrouve pêle-mêle la quête du sublime déjà au coeur de La mue de l’hermaphrodite (Leméac, 2001), la trajectoire d’une femme obsédée par la beauté qui cherchait à devenir une image dans Ataraxie (L’Effet Pourpre, 2004), le huis clos mélangé d’aliénation familiale qui animait Sous béton (Alto, 2011).

C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que De synthèse est un livre personnel. D’un livre à l’autre, cette écrivaine aux commandes d’univers étranges, à la fois proches et lointains, semble poursuivre à sa manière une sorte d’expérience des limites.

Une mystique de l’image

« Avant même d’écrire De synthèse, poursuit-elle, je me suis intéressée à un fait de ma génération, née autour de 1970, celle d’individus qui comme moi ont été installés devant la télévision avec la possibilité d’adorer les images, la virtualité. Qu’est-ce que ça a généré comme perspective sur le monde ? »

Cette nouvelle possibilité d’adoration, au sens mystique, sa narratrice éthérée l’exprime bien : « L’image est une forme d’absolu, de vérité totale qui se substitue aux mouvements des corps, de la matière, du temps. La photographie peut réinventer les traces qu’elle doit préserver. Elle crée un pont, entre la réalité et la fiction. Entre la vie et la mort. »

« Quand on parle de l’image au féminin, continue Karoline Georges, on parle souvent d’une image qui veut séduire, qui veut se créer pour aller à la rencontre de l’autre. Cette image-là, moi, ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, par contre, c’est l’image comme fin en soi. L’image comme désir fanatique, religieux. Ce n’est pas un moyen pour aller à la rencontre de l’autre ou exister en communauté. L’enfant qui est planté devant la télévision, c’est sa culture, son alimentation, c’est ce par quoi il se forme et se transforme. Sa mythologie est celle de la fiction. »

Évoquant la mort de sa propre mère, l’écrivaine dira : « J’ai vu un corps vivre des souffrances indicibles pendant des années, alors que je ne connaissais rien de la maladie. » Alors qu’au même moment, elle assistait à l’émergence des réseaux sociaux, à travers lesquels tout le monde donne de soi une sorte de récit plus que parfait et esthétisé.

« J’ai l’impression que la manière de se présenter à l’autre, à travers les réseaux sociaux, passe maintenant par une fiction. C’est ce qui me fascinait dans ce projet : créer un personnage complètement isolé, mais qui existe paradoxalement dans une époque où apparaître à titre d’image semble désormais suffire. » Comme une fin en soi.

Vases communicants

Après des études de cinéma et d’histoire de l’art, l’écrivaine explore depuis plusieurs années déjà avec la vidéo, la photographie et la modélisation 3D. Ces allers-retours continuels entre sa pratique en arts visuels et la littérature lui sont essentiels. Comme des vases communicants ou les deux phases d’une même respiration.

« Après avoir créé une image, j’atteins chaque fois une sorte de zénitude et je me sens en état d’écrire. Et quand ce que j’ai écrit est trop troublant, je retourne faire une autre image pour retrouver la zénitude », explique-t-elle. Ajoutant que sa vie de tous les jours est pourtant aux antipodes de ce que pourraient suggérer ses livres ciselés, parfois désincarnés, sombres et anxiogènes. « Je suis une fille de bois », tient-elle à préciser dans un éclat de rire.

Au sujet de l’avenir et des transformations de l’humanité à travers les technologies, Karoline Georges se décrit comme plus optimiste que fataliste. « Parce que je crois en la création. Tant qu’il va y avoir cet élan créatif, il va y avoir des possibles, des ouvertures. Même s’il peut y avoir aussi des catastrophes, bien sûr. »

« Et pour moi, un être parfaitement vivant, c’est quelqu’un qui est capable d’utiliser tout ce qu’il est, ce qu’il comprend et ce qu’il reçoit pour générer une oeuvre singulière. C’est ce qui est le plus important, estime l’écrivaine. Et tant que tu es coincé à chercher à manger, à te protéger des intempéries, à te battre contre des maladies, tu restes dans la survie. L’existence, c’est d’avoir des rencontres stimulantes et d’être en mesure de générer toi-même quelque chose qui va pouvoir générer ensuite autre chose. C’est ça la vie. »


Extrait de «De synthèse»

Mes premiers désirs étaient tous liés à la fiction. J’aurais voulu traverser l’écran de la télévision pour aller rejoindre Fanfreluche, la poupée qui savait entrer de tout son corps dans la matière littéraire. La suivre dans ses grands livres où elle s’engouffrait pour aller changer le cours des histoires qu’elle lisait. J’avais déjà le désir d’être téléportée, de changer de peau, de corps. Être multiple, mutable.

De synthèse

Karoline Georges, Alto Québec, 2017, 224 pages