Le grand p’tit vrai monde de Michel Tremblay salué par le prix Gilles-Corbeil

Pour l’ensemble de son œuvre, Michel Tremblay a reçu le prix Gilles-Corbeil de la Fondation Émile-Nelligan, d’une valeur de 100 000 $.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Pour l’ensemble de son œuvre, Michel Tremblay a reçu le prix Gilles-Corbeil de la Fondation Émile-Nelligan, d’une valeur de 100 000 $.

« Dans le théâtre et dans la littérature du Québec, il y a un avant Michel Tremblay et un après Michel Tremblay », a souligné lundi soir Benoît Melançon, président du jury du prix Gilles-Corbeil, dans son éloge du dramaturge et auteur. Car Michel Tremblay devenait le neuvième lauréat de ce prix, remis tous les trois ans depuis 1990 et accompagné d’une bourse de 100 000 $, après les Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Jacques Brault et autres Victor-Lévy Beaulieu. Le prix littéraire le plus prestigieux du Québec, notre Nobel à nous, revenait peut-être cette fois autant au grand p’tit monde de Tremblay, qui a su générer un rare et long attachement tant du public que des critiques, qu’à son créateur.

Michel Tremblay, a poursuivi l’essayiste et professeur Melançon, a donné ses lettres de noblesse au français populaire québécois comme au joual pur et dur, sans jamais s’ancrer définitivement ni dans l’un ni dans l’autre, mais glissant toujours avec grâce et talent sur tout le spectre du niveau de langage, dans un français jamais corseté. Vrai que Tremblay a une oreille musicale : il peut parler avec passion des timbres vocaux des grandes actrices qui ont incarné ses personnages, dont les regrettées Rita Lafontaine et Janine Sutto. Et son utilisation, fort personnelle, du choeur façon grecque, a certainement autant à voir avec la sonorité qu’avec l’enracinement dans les fondamentaux de la tragédie.

Michel Tremblay, poursuivait Melançon, reste un des chantres de Montréal, arpentant son territoire réel et imaginaire — et combien de fois le Plateau Mont-Royal, celui surtout, bien avant sa gentrification, des années 1940 à 1960. Mais ses textes sont aussi sis çà et là en Amérique — pensons aux neuf volumes de La diaspora des Desrosiers — et en Europe. Michel Tremblay aura aussi donné voix « aux marginaux sur la scène, à l’écran, dans ses textes », de Cuirette et Hosanna à la Louve, et beaucoup, beaucoup aux femmes, « et d’une façon qui a peu d’égales dans la littérature québécoise », comme le précisait encore Benoît Melançon.

« Son oeuvre s’inscrit clairement dans une tradition littéraire française, en particulier par son rapport constant avec les grandes chroniques romanesques depuis Balzac », a poursuivi le professeur. Rappelons que les six Chroniques du Plateau Mont-Royal, publiées entre 1978 et 1997, mettaient en scène, romançaient et faisaient entrer dans l’histoire littéraire québécoise des figures de la famille paternelle de Michel Tremblay ; La Diaspora des Desrosiers, dont les volets ont paru de 2007 à 2015, s’attarde, elle, sur sa branche maternelle.

Une nouvelle pierre s’ajoute ce mercredi à l’oeuvre de l’écrivain, avec l’arrivée en librairie du roman et 35e titre (si on exclut son théâtre et les rééditions) Le peintre d’aquarelles (Leméac), qui ramène le personnage, vieilli, du Marcel des Chroniques du Plateau Mont-Royal. Depuis plusieurs années, Michel Tremblay, qui réside la plupart du temps à Key West, a pris l’habitude de sortir un opus annuel, comme un rendez-vous, toujours à quelques jours de l’ouverture du Salon du livre de Montréal, dont il est un des incontournables.

Des milliers de personnages

Le romancier et lauréat a livré lundi soir un discours senti, qu’on a fort envie de reprendre in extenso. « Depuis plus de 50 ans, j’ai décrit la vie d’une famille québécoise, plus spécifiquement montréalaise, sur une période de 100 ans, soit de 1913 à 2016. Au cours des années j’ai tué mes personnages, je les ai ressuscités, je les ai vieillis, je les ai rajeunis, je les ai fait passer du théâtre au roman, du cinéma à la comédie musicale, de la chanson à l’opéra et à la télévision. » Et ils semblent désormais s’incarner et se réincarner quasi d’eux-mêmes : les supplémentaires de Demain matin, Montréal m’attend, avec François Dompierre à la musique, viennent tout juste de se terminer au Théâtre du Nouveau Monde ; et une nouvelle production de la version musicale des Belles-soeurs, aussi dans une mise en scène de René Richard Cyr, qui quadrillera la province à l’été 2018, était annoncée mardi matin.

« J’ai souffert avec [mes personnages],a poursuivi le romancier. J’ai connu leurs exaltations et leurs déceptions, ils sont pour moi de chair et de sang, je les connais, je les fréquente, je les aime. Et je voudrais aujourd’hui partager avec eux le grand honneur qui m’échoit. À travers moi, à travers ce que j’ai dit d’eux, ce que je leur ai fait vivre, c’est eux, au fond, que vous fêtez, c’est eux que vous reconnaissez. Les sans-grade du Québec. Reconnus et récompensés par un prestigieux prix littéraire. Qui l’eût cru. »

Son tout premier prix littéraire fut aussi celui qui lança Michel Tremblay : en 1964, Le train, une pièce écrite quatre ans plus tôt, lui permet de gagner un concours à Radio-Canada, et de voir son texte devenir téléthéâtre, au petit écran. Ce furent ses premiers lauriers ; très loin d’être les derniers.

« Alors, poursuivait Michel Tremblay dans son discours, je me suis permis de les amener avec moi [mes personnages], ils sont plus de 3000 et je suis convaincu que vous pouvez les voir. Des ouvriers exaspérés, des femmes courageuses qui ignorent qu’elles le sont, des laissés-pour-compte, des marginaux, des rêveurs, des travestis exaltés à la recherche d’une identité, des guidounes, des tricoteuses qui n’existent pas, mais qui aident deux schizophrènes à survivre, un chat imaginaire, ou pas, une louve, une enragée, une mère aimante qui deviendra le mentor de son fils, des petits bandits sans envergure, des homosexuels qui, pour la première fois dans l’histoire, dans les années 1980, ont eu le droit d’élever une enfant, des personnages historiques pour faire vraisemblable, un grand poète dont on a étouffé le génie dans l’oeuf, beaucoup d’enfants qui deviendront des adultes bafoués dans une société ignorante et refermée sur elle-même, mais qui se réveilleront dans les années 1960 et connaîtront enfin la fierté. » Tout un vrai monde, quoi, à la fois p’tit, proche de nous, et grandiose.

3 commentaires
  • Jean Gadbois - Inscrit 1 novembre 2017 00 h 27

    Un grand...

    Ptit, presque rien.

  • Denis Paquette - Abonné 1 novembre 2017 01 h 35

    Bravo pour votre travail,il faudrait bien un jour que quelqu'un finisse le travail

    il a eu le courage de nommer le p'tit monde de Montreal, heureusement, qu'il ne s'est pas permis de nommer celui du reste du Canada ,avec Pierre Éliote Trudeau s'aurait été la révolution, peut-être que de nommer le p'tit monde de Montreal et de ne pas nommer celui du Canada était une omission nécessaire

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 1 novembre 2017 13 h 35

    La journaliste écrit :

    « Car Michel Tremblay devenait le neuvième lauréat de ce prix, remis tous les trois ans depuis 1990 et accompagné d’une bourse de 100 000 $, après les Anne Hébert, Marie-Claire Blais, Jacques Brault et autres Victor-Lévy Beaulieu. »

    En 1990, le tout premier Gilles-Corbeil a été décerné à Réjean Ducharme, mort en août. C'aurait été bien de commencer avec lui.