Fiction péruvienne — En famille avec un «criminel du peuple»

Renato Cisneros
Photo: Feria del Libro Ricardo Palma CC Renato Cisneros

Ceux qui s’intéressent à l’histoire récente de l’Amérique latine seront vivement interpellés par ce roman, que l’auteur définit comme une autofiction qui ne devrait pas être jugée « en dehors de la littérature ». Ce qui n’est pas tout de suite évident. Car Renato Cisneros, dont c’est le troisième roman, plonge ici dans l’histoire de son père, le général Luis Cisneros Vizquerra, ministre de l’Intérieur de la dictature militaire péruvienne à la fin des années 1970, puis ministre de la Guerre dans le gouvernement civil de Fernando Belaunde Terry, au début des années 1980, lors de la guerre sale contre la guérilla du Sentier lumineux. Un dictateur.

Mais l’auteur va bien au-delà de l’aspect politique pour entreprendre une véritable quête du père, dans une démarche personnelle et singulière qui donne au roman sa force et sa profondeur.

Surnommé « El Gaucho », parce qu’il est né en Argentine et y avait commencé sa carrière militaire, le général Cisneros était un proche des Videla, Galtieri et Pinochet des années de plomb : « Bien avant de devenir des assassins, ces hommes furent ses amis. Et par la suite, également. » Le fils-auteur est né en 1976 : il était enfant quand son père faisait fermer les journaux d’opposition à Lima, et emprisonner et torturer les opposants. Un père qui, « tous les matins, après nous avoir embrassés […], se transformait en criminel du peuple ». Ce n’est que plusieurs années après sa mort (survenue en 1995) que Renato Cisneros décide de se mettre à fouiller sa vie, personnelle et politique, et découvre qu’il ne savait rien de lui.

Certaines de ses découvertes ont été difficiles à faire et à écrire, dit-il, mais il s’est efforcé de ne pas fuir la vérité. Le lecteur s’étonnera cependant de constater à quel point il a aimé et même admiré son père, des sentiments que les découvertes les plus troublantes à son sujet ne viendront jamais ébranler. D’où l’impression, parfois, que l’auteur ne parvient pas à s’affranchir de son regard d’enfant intimidé par cette toute-puissante figure paternelle.

Si puissant, ce père, qu’il donnait vie aux objets inanimés, dit l’auteur : « Chaque fois qu’il partait en voyage, la maison prenait l’aspect opaque d’un manoir mis en vente. Et lorsqu’il revenait, la maison se transformait à nouveau en foyer avec une âme, une agitation, des activités et du mouvement. »

On aurait aimé que Cisneros ait un jugement politique plus sûr ; mais son livre n’est pas un essai. Si surprenant soit-il, l’amour du fils pour ce père tyrannique — même à la maison — est justement ce qui fait de ce livre une oeuvre complexe, reposant sur une démarche littéraire, et pas seulement biographique ou journalistique. Renato Cisneros confie d’ailleurs que c’est une psychanalyse qui est à l’origine du roman, et qu’il a lu plusieurs oeuvres sur la figure du père avant de se jeter à l’eau lui-même. Il se demande, à l’instar de Paul Auster, qu’il cite : est-il vrai qu’on doive sauver son père pour devenir un homme ? Il semble de fait avoir voulu sauver le sien.

La distance qui nous sépare

★★★★

Renato Cisneros, traduit de l’espagnol par Serge Mestre, Christian Bourgois éditeur, Paris, 2017, 320 pages