Fiction québécoise — Le piège de la beauté selon Catherine Eve Groleau

Catherine Eve Groleau
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Catherine Eve Groleau

S’il est sans doute plus douloureux d’être laid que beau, comme il est sans doute plus aisé d’être riche que pauvre, la beauté n’inspire pas que de doux privilèges. Elle porte, dit-on, son lot de sournoises oppressions, enracinées dans le regard des autres. En s’inscrivant à un concours de Miss Hot Pants, Valentine n’entend pourtant employer ses talons hauts qu’afin de se hisser hors de ce Ville-Émard de misère, où l’horizon ne sait que foutre les blues.

Johnny, bel ensorceleur qui ne pourra être interprété que par Roy Dupuis si ce premier roman de Catherine Eve Groleau est un jour transposé au grand écran, est pour sa part parvenu à s’arracher à son Odanak natal en se faisant passer pour un Italien, malgré ses origines abénaquises, auprès de la bande de mafieux qui lui confie d’abord de petits boulots (puis de plus gros). Prémisses aussi familières que réconfortantes : un jeune bum capable de tout obtenir grâce à la simple puissance de son sourire entraîne avec lui, quelque part loin de chez elle, la plus belle fille d’un quartier populaire.

Dans la rangée de maisons toutes pareilles où Johnny l’enferme avec les trois enfants, Valentine entrevoit rapidement au fond de ses nécessaires verres de whisky que seules la tapisserie et ses fourrures emplissant le walk-in distinguent son quotidien de ménagère friquée de celle des femmes restées derrière, à Ville-Émard.

« Elle s’était faite à l’idée que c’était elle qui devait partir et laisser sa mère là, écrit Groleau, dans une perspective toujours très réaliste, mais résistant à la tentation de la surpsychologisation. Elle avait marché sur une estrade, traîné sur la Sainte-Catherine, suivi ses cours de dactylo, lutté contre les gars de Ville-Émard qui voulaient la poser dans un appartement de misère. Elle pensait être différente de sa mère, elle était sa mère. »

L’impossible réinvention de soi

Après avoir découvert que son mari cherche et trouve de l’affection dans les bras de toutes les femmes qu’il croise, Valentine se réfugie avec les enfants dans un jumelé d’un quartier bourgeois de Sainte-Foy, là où une mère célibataire ne peut qu’attirer sur elle les regards concupiscents des hommes mariés, ainsi que la colère de leurs épouses. Entre l’opprobre des voisines et cette relation avec un homme beige à laquelle elle consent, impossible d’échapper à son corps ainsi qu’aux exigences contradictoires d’une société qui récompense et stigmatise les femmes pour leur apparence.

Avec une langue d’une sagesse étonnante compte tenu de l’intrépidité de ses personnages, Johnny accompagne sur l’impossible route de la réinvention de soi deux rêveurs aveuglés par cette promesse éternellement américaine d’une vie meilleure. Autorise-t-on une femme ou un autochtone à transformer pour le mieux son destin autrement qu’en renonçant à une part de sa liberté, voire à une part de lui-même ? semble se demander la prof de littérature au collège Bois-de-Boulogne.

En renvoyant dos à dos ce Johnny et cette Valentine ne pouvant user que de leurs charmes pour arriver à leurs fins, Catherine Eve Groleau réfléchit avec lucidité aux pièges nombreux de la beauté qui, comme ceux de la laideur, ont longtemps condamné — et condamnent toujours — trop de femmes (et d’hommes) à jouer le rôle auquel les promettait ce costume.

Extrait de «Johnny»

« Le camion de déménagement venait à peine de se ranger dans l’allée que Valentine en saut et courut vers la maison. Elle alla ouvrir la porte, se précipita d’une pièce à l’autre, revint enlacer Johnny et embrasser les déménageurs. Elle frotta la cuisine, déballa toutes les boîtes en une soirée. Ville-Émard était derrière elle. »

Johnny

★★★

Catherine Eve Groleau, Boréal, Montréal, 2017, 196 pages



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