La salutaire euphorie de Marcel Sabourin

Le seul fait d’exister devrait suffire à nous rendre heureux, dit Marcel Sabourin.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le seul fait d’exister devrait suffire à nous rendre heureux, dit Marcel Sabourin.

Fidèle ennemi de la banalité, Marcel Sabourin n’est pas du genre à répondre à une formule de politesse comme « Comment allez-vous ? » par un simple « Très bien ». « Ce matin, je suis HILARE », s’exclame l’acteur de sa voix monumentale — la voix même de l’éternel émerveillement total — et les majuscules ne pourraient être plus audibles.

« Je suis hilare, parce que je suis tellement heureux », raconte-t-il au début d’une longue conversation ayant pour prétexte Petits carnets du rien-pantoute, recueil d’une flamboyante oralité rapaillant sur disque et sur papier des textes philosophiques ou bouffons récités à la défunte émission de la Première Chaîne de Radio-Canada La nuit qui bat.

Pensées fugaces d’abord consignées au réveil dans une enregistreuse par l’ancien parolier fou braque de Robert Charlebois, ces monologues chantent tous à leur manière le « sans bon sens cadeau d’exister » et le jouissif vertige de cette invraisemblable expérience qu’est la vie.

« Si je suis hilare, c’est parce que je mange trois repas par jour. On passe par-dessus ça rapidement, cette chance qu’on a de manger trois repas par jour. On ne comprend pas que c’est un luxe inouï ! Qui suis-je face aux milliards de gens qui, dans l’histoire de l’humanité, n’ont jamais mangé leurs trois repas par jour et qui étaient des génies, des gens lumineux ? », explique l’octogénaire. « Je suis à ce point heureux que je pourrais mourir en te parlant là au téléphone et, si je ne la voyais pas venir, la mort, je mourrais le sourire aux lèvres. »

Très bien, mais auriez-vous la délicatesse d’attendre au moins après notre entretien ? « OK, on a un deal. Je vais demander à la mort de patienter une demi-heure. » Tonitruant éclat de rire.

La réjouissante époque du basculement

Mais celui qui célèbre le monde des possibles de nos douillettes vies d’Occidentaux ne souffre-t-il pas de myopie, alors que le thermomètre de la planète s’emballe, que le président américain se comporte avec son homologue nord-coréen comme le plus arrogant des boxeurs et que le vocabulaire de nos dirigeants ne compte plus que les mots « croissance économique »?

Non, répond Marcel Sabourin, sur un ton appartenant à la fois au sage et au gamin. Pourquoi ? « Parce que j’ai vu bien pire ! J’ai la chance d’avoir vécu à une époque où tout a basculé, où tout a été remis en question. Le féminisme, vous ne pensez pas que c’est merveilleux ? C’est énorme, c’est extraordinaire, de penser que, tout d’un coup, la femme décide de se battre pour signer un chèque ! Si j’étais une femme, je pense que je casserais la maison, juste en me rappelant là qu’on les empêchait encore de ça il n’y a pas si longtemps. »

« La vie, autrement dit, peut s’ouvrir, ou se fermer,/l’instant d’après./Quant à l’instant passé, on en a la plupart du temps/qu’un vague souvenir./Le temps, on ne sait pas ce que c’est./L’espace, on ne sait pas ce que c’est./Et si on ne connaît rien de ce qu’il y avait avant,/après et pendant,/Alors ce qui se passe d’instant en instant/Est de peu d’importance », écrit dans ses Petits carnets le métaphysicien du dimanche.

« Mon père, qui était chimiste, est décédé sans savoir que non seulement l’atome était divisible, mais que même ce qui compose l’atome est subdivisible jusqu’à ce qui nous semble l’infini », se remémore l’interprète de J. A. Martin photographe, au sujet de la science qui, elle, progresse indéniablement, alors que tout le reste nous donne parfois l’impression du contraire. « Savoir que l’ordinateur quantique, dans 15, 20 ou 25 ans pourrait réaliser autant de calculs qu’il y a d’atomes dans l’univers, c’est-tu assez beau pour vous ça ? »

Ne reste plus qu’à ajouter à toutes ces raisons de se réjouir d’être en vie en 2017 celle du déboulonnage des fausses grandes vérités et des institutions les défendant, auquel la génération de Sabourin aura largement contribué.

« Adolescent, je me masturbais chaque jour », annonce-t-il, avant de livrer une tirade portant moins sur l’onanisme que sur un pas si lointain Québec de la noirceur. « Et parce que j’ai vécu sérieusement ma vie de catholique, parce que je croyais, j’ai pensé presque à chaque soir que l’enfer m’attendait pour l’éternité. C’est ce qu’on nous disait ! Tout ça, toute cette peur de l’enfer, ça te travaille le bogey. Alors, si je suis hilare, c’est parce que, malgré tous ces “impédiments”, j’ai survécu ! J’ai eu une famille, neuf petits-enfants ! S’il fallait que je n’apprécie pas ce que j’ai, là je mériterais pour vrai de mourir en vous parlant et, oui, d’aller en enfer pour l’éternité. »

La maudite machine (extraordinaire !)

Spirituel, Marcel Sabourin ? L’homme rejette l’étiquette — « Je crois en rien, rien, rien », dit-il — bien que ses Petits carnets du rien-pantoute soient traversés par toutes ces graves questions existentielles auxquelles la religion fournit des réponses.

« Mais Dieu n’est qu’une façon de dire le réel, de l’encapsuler », souligne-t-il, en se rangeant du côté du doute et de l’imaginaire. « Et je demeure hilare face à ceux qui partout souhaitent tout encapsuler. Ils me font rire ceux qui veulent absolument qu’on mette des mots sur tout. »

« Avez-vous déjà vu ça ?/Une première page qui vous dit : "Wow !"/Une première page de journal :/"Wow !"/Vous êtes, nous sommes en train de vivre/L’UNIQUE/Depuis le début du monde », demande l’irrécupérable rêveur dans un de ses nombreux textes aux allures de prière païenne. « C’est à faire :/TOUTE UNE GROSSE PRESSE SUR/(si on en prend les moyens)/L’ÉBLOUISSANT AVENIR !!! »

Sauriez-vous, cher monsieur, vous satisfaire d’une grosse édition du Devoir, entièrement consacrée à l’éblouissant avenir ? Nous pourrions en glisser un mot aux patrons. « Vous savez, conclut-il, il ne faudrait pas seulement parler de l’éblouissant avenir. Il faudrait aussi parler de l’éblouissant présent. Vous ne trouvez pas ça éblouissant, vous, que mon cerveau me donne présentement des mots à vous dire, sans que j’aie à y penser ? Mais quelle maudite machine extraordinaire ! »

 

Écoutez un extrait de «Le rideau de la nuit»

Petits carnets du rien-pantoute

Marcel Sabourin, Planète rebelle, Montréal, 2017, 108 pages

6 commentaires
  • Pierre Routhier - Abonné 24 octobre 2017 07 h 34

    WOW!!!!!!

    « Mais Dieu n’est qu’une façon de dire le réel, de l’encapsuler », souligne-t-il, en se rangeant du côté du doute et de l’imaginaire. « Et je demeure hilare face à ceux qui partout souhaitent tout encapsuler. Ils me font rire ceux qui veulent absolument qu’on mette des mots sur tout. »
    Paroles sages d’un jeune vieillard d’expérience

  • Yves Côté - Abonné 24 octobre 2017 08 h 44

    Oui j'en veux...

    Oui j'en veux encore des propos savoureux, goûteux, avant-gardistes et stimulants de Marcel Sabourin, de Doris Lussier, de Raymond Lévesques, de Denise Monet-Chartrand, et de son sapristie de mari Michel itou, de Félix, de Marc Favreau, de Jacques Langurand, un cousin de loin, de René Lesvesque, Phyllis Lambert, de Fernand Séguin, de Gilles Vignault, de Christian Barette, de Gaston Miron, de Leonard Cohen, de Luoar Yaugud, des Ferron et compagnie, des Perreault, Jutras, Lamothe et compagnie, des Sioui et compagnie, de Claude Léveillé, de Pierre Dansereau, dededededededededededededededededededededededededededededededede... je m'arrête parce que de toute manière, il en manquera trop pour que toute la galerie soit complète et sortie dehors sur le balcon.
    Et pi en plus, parce que j'ai le vertige de penser à toute cette richesse de coeur qu'ils nous auront donnée...
    Le vertige, comme dans la peur du vide possible de notre culture et de notre langue qui maigrissent à vue d'oeil devant nous.

    Tourlou quand même !

  • Michel Lebel - Abonné 24 octobre 2017 08 h 49

    Question de croyance!


    Sabourin dit qu'il croit en rien. À lire cette ''conversation'' avec le journaliste. je dirais plutôt qu'il croit à la vie. Ce qui est beaucoup, ce qui est l'essentiel.

    M.L.

  • Pierre Dostie - Abonné 24 octobre 2017 09 h 53

    La Ribouldingue

    Le professeur Mandibule n'a rien perdu de son immense génie. Bravo !

    • Louise Collette - Abonnée 24 octobre 2017 12 h 34

      <<Et toute la ribambelle, la ribambelle de fous>>
      Au temps où Radio Canada avait de magnifiques émissions pour enfants, je n'étais plus une enfant mais je les regardais toutes. :-)

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 24 octobre 2017 18 h 42

    Homme heureux !

    Que votre ardente heureuseté , M. Sabourin ,

    soit des plus contagieuse ! ! !