Gilles Duceppe et l’itinéraire d’un destin manqué

L'ex-chef du Bloc québécois Gilles Duceppe
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L'ex-chef du Bloc québécois Gilles Duceppe

Et si, et si, et si… ? Dans les rendez-vous importants avec l’histoire manqués par le Parti québécois (PQ), l’année 2005, en ouvrant la voie à André Boisclair, plutôt qu’à Gilles Duceppe, alors chef du Bloc québécois (BQ) pour succéder à Bernard Landry, a toute sa place. La faute à qui ? À la « mesquinerie des ambitions carriéristes », expose le biographe Robert Blondin dans Gilles Duceppe : bleu de coeur et de regard (Hurtubise), mesquinerie au sein d’un parti dans lequel, encore aujourd’hui, « il y a plus d’ambitieux que de stratèges, […] plus d’intendance que de combats ! », rajoute M. Landry, ex-premier ministre du Québec et ex-chef du PQ, dans cette brique lancée cette semaine.

La tentation péquiste

Six ans après la défaite cuisante du Bloc qui a marqué la première sortie de la vie politique de Gilles Duceppe, deux ans après son second départ à la retraite, Robert Blondin revient, sur près de 500 pages et au terme d’une centaine d’entrevues réalisées avec plusieurs acteurs de la scène politique canadienne et québécoise, sur la vie et la carrière politique d’un des plus grands défenseurs des intérêts du Québec sur la scène fédérale. Il y fait aussi l’autopsie de ses succès, de ses hésitations et de ses échecs qui ont forcément influé sur la destinée d’une nation et d’un mouvement politique.

« J’étais plutôt pour la venue de Gilles au parti, résume Bernard Landry en parlant de la course à sa succession, mais je n’ai pas pris position [à l’époque], parce que je ne voulais pas foutre le bordel avec Pauline [Marois] qui voulait se présenter contre Boisclair. J’aurais dû », ajoute-t-il en estimant qu’ensuite, tout est allé « de plus en plus mal au PQ ». En 2015, dans un livre signé Alain Chaperon, Bernard Landry, l’homme fidèle (Mots en toile), l’ex-premier ministre disait d’ailleurs : « Mon successeur naturel, ça aurait été Gilles Duceppe, et le fait qu’il n’y soit pas allé, ça a dévié le sens de l’histoire. »

Ne pas avoir été là quand il aurait dû y être. Avoir été là quand il n’aurait pas dû, soit en 2007 pour succéder à Boisclair contre Marois : voilà comment Gilles Duceppe résume lui-même les deux erreurs qui ont marqué la courbe de sa trajectoire politique, mais aussi mis en lumière les incohérences, les tensions entre deux formations politiques qui, loin de marcher côte à côte vers un projet commun d’indépendance, se sont la plupart du temps tiré dans les pattes pour maintenir des pouvoirs et des influences en place, fait ressortir la biographie. « À travers son chemin, on voit toutes les guerres intestines au sein du mouvement souverainiste, lance au téléphone Robert Blondin, joint par Le Devoir. Les oppositions ont été très fortes entre le BQ et le PQ. Parfois, ils ont collaboré, mais souvent, ce monde-là s’est mordu les pieds. »

Les dessous de la course à la chefferie de 2007, racontés par ceux qui y ont pris part, donnent le ton de ces tensions. Poussé par son ami Lucien Bouchard, Gilles Duceppe décide de faire le saut sur la scène politique provinciale en affrontant Mme Marois qui, elle, « piaffe d’impatience » à l’idée d’être couronnée chef et de devenir « la première femme à la tête du Québec », peut-on lire. « C’était entendu qu’on devait se parler avant que Gilles prenne sa décision, se rappelle Mme Marois dans les pages du livre. Quelqu’un m’a dit qu’il était en train de préparer son communiqué pour annoncer sa candidature à la chefferie. Avec mon équipe, nous avons alors décidé de le prendre de vitesse et d’aller annoncer ma candidature à TVA. J’ai parlé ensuite à Gilles au téléphone pour lui dire : “T’as décidé d’y aller, moi aussi j’y vais”».

La suite est connue. Une journée à peine après avoir annoncé sa candidature, Gilles Duceppe, « un peu sonné », fait volte-face, même si, martèle Bob Dufour, son ex-organisateur politique, l’arrivée de Duceppe au PQ, c’est ce que voulait la population, « pas le parti, la population ! »

« Chaque fois que Gilles a voulu se présenter à la chefferie du PQ, la réaction du parti a été assez… hum… Je n’utiliserais pas le mot “hostile”, mais je dirais extrêmement réservée, disons, pour être poli », dit Pierre Curzi qui a été témoin de l’intérieur des tensions entre Duceppe et le parti fondé par René Lévesque. Un drame pour M. Dufour, qui estime que « Gilles est le seul gars capable de gagner à la fois les prochaines élections à Québec et le référendum qui suivra. [Le caucus péquiste a] eu peur de lui. Les purs et durs étaient prêts à lui tomber dessus à bras raccourcis. »

La crainte fédérale

Le Parti québécois n’a donc jamais vécu son « moment Duceppe », ce qui réjouit les tenants du fédéralisme qui, tout en respectant l’intégrité et la rigueur du politicien, ont toujours craint sa capacité à détourner le cours du statu quo. « Gilles Duceppe est un des rares politiciens au Canada qui ont des adversaires, mais pas d’ennemis, résume Robert Blondin. Il suscite de l’admiration partout », y compris chez le père de la clarté référendaire, Stéphane Dion, qui, dans le livre, raconte tout le bien qu’il pense de lui. « Duceppe était un bon stratège. Il a gagné contre nous à quelques reprises, alors je ne vais pas dire qu’il n’était pas bon ! Il a été… oui, un très bon chef », dit-il. « Il était sûrement un bon hâbleur, mais je l’aimais beaucoup quand il avait le sens de l’État, quand il essayait de faire des liens avec nous, puisque nous avons été leaders de l’opposition en même temps. Quand on travaillait ensemble, il s’est avéré un homme de parole. Il n’allait pas me trahir dans les médias si je lui confiais quelque chose. J’appréciais beaucoup. »

Dans cette biographie, Patrice Dallaire, diplomate spécialiste de la Chine, rappelle cette conversation qu’il a eue un jour avec l’ambassadeur de Chine, Joseph Caron, qui lui a dit : « J’ai vu Paul Desmarais hier, il considère que Gilles Duceppe est le meilleur politicien au Canada, le plus solide, et il fait peur justement parce qu’il est solide. » Et Dallaire ajoute : « Il y a probablement des gens qui ont fait brûler des lampions pour ne pas voir Gilles Duceppe à Québec… »

Pourrait-il revenir sur la place publique ? Le diplomate le croit : « Il serait encore le meilleur, même à son âge [70 ans] ». « Pour un retour, il faudrait un changement important au sein du PQ, assène Robert Blondin. Mais il faudrait aussi qu’on vienne le chercher. Il a été blessé. Il ne viendra pas de lui-même », conclut-il.

Gilles Duceppe. Bleu de coeur et de regard.

Robert Blondin, Hurtubise, Montréal, 2017, 470 pages

19 commentaires
  • Daniel Bérubé - Abonné 23 octobre 2017 04 h 37

    Je crois que Gilles Duceppe

    aurait été de la trempe à René Lévesque, de même que Jacques Parizeau, mais... pouvons-nous dire qu'il était "avant" son temps ? Et maintenant, est-il encore temps, car le PQ est à l'abandon comme il ne l'a jamais été. Reconnaissons que la communication de Gilles était exemplaire, avec tous, voir même prêt a défendre les autres provinces canadiennes face aux agirs de certains gouvernements au pouvoir !

    À savoir s'il est trop vieux ? N'oublions pas que l'âge représente aussi la sagesse... reste à savoir si ceux ayant à lui accorder une telle place serait en mesure d'avoir une telle sagesse... Ceux considérés comme indépendantistes radicaux ont voulu trop souvent pousser trop rapidement, trop radicalement la machine, prêt a "décrocher", voir même parfois être prêt à "sauter" certaines étapes, parfois essentielles à un travail bien fait. Il vaut parfois mieux prendre plus de temps à faire quelque choses, prévoir et bien planifier et ce, dans ses moindres détails, avec patience (en d'autres mots, laisser au fruit le temps de mûrir); mais malheureusement ce n'est pas la façon de voir de tous... et l'impatience s'est souvent fait sentir dans ce partis ayant une auto critique parfois décevante, voir même face à son fondateur, René Lévesque, qui ne fut réellement reconnu dans toute sa valeur et pour ce qu'il était que trop tard...

    Si jamais vous faite un retour Mr. Duceppe, je vous suis, et je crois que je ne serai pas le seul...

    • Jean-Marc Simard - Abonné 23 octobre 2017 06 h 58

      Pourquoi ne s'est-il pas lancé dans la dernière course à la chefferie ? Il aurait temporter la palme, j'en suis sûr...J'ai voté pour Lisée, mai si Gilles Duceppe avait été de la partie j'aurais voter pour lui...Le problème du PQ est qu'il ne sait pas choisir ses chefs et quand ils en ont un bon leurs critiques parfois trop acerbes cherchent à le démolir...Lisée est présentement un très bon chef et je le soutiens...J'espère que le parti pendra soin de lui...

    • Claude Bariteau - Abonné 23 octobre 2017 08 h 13

      Sur la présence au PQ de M. Duceppe, les élections de 2018 seront peut-être sa porte d'entrée. Nous verrons. Mais je ne partage pas votre lecture.

      À vrai dire, je suis surpris de lire de M. Deglise que le caucus péquiste « a eu peur de lui » et que « les purs et durs étaient prêts à lui tomber dessus à bras raccourcis ». Des précisions s’imposent.

      Ces termes désignent les caribous. Ils n'ont pas le contrôle du caucus en 2007, peut-être lors de la succession de M. Landry, ce qui explique que M. Duceppe n’ait pas « été là quand il aurait dû y être », soit en 2005, mais y a été « quand il n’aurait pas dû » en 2007.

      Deux rappels s’imposent pour comprendre.

      Lorsque le PC présente sa motion sur la « nation »québécoise, M. Duceppe hésite à l'appuyer. aussi M. Boisclair. M. Landry incite publiquement ces deux chefs à la supporter alors qu'aux yeux des Canadiens, elle est ethnoculturelle.

      Le deuxième est la déclaration de Mme Marois avant les élections canadiennes de 2011 à l’effet qu’il n’y aura pas de référendum dans un prochain mandat du PQ.

      Du coup, elle scie les jambes du BQ dans l'intention, avec l’aval de son caucus, de ramener l’attention sur le Québec dans une perspective « nationaliste » pour contrer la montée de l’ADQ.

      Ces deux rappels expliquent la sortie de scène du BQ, comme l’entrée au PQ de M. Péladeau expliquera la déconfiture de Mme Marois en 2014, mais aussi les problèmes qu’il rencontra au caucus.

      Faire écho aux luttes intestines du PQ ne m’apparaît pas l’explication.

      L’est plutôt que ce parti demeure une jonction entre « nationalistes » et indépendantistes et que ces tensions, toujours présentes, l’affaiblissent depuis l’entrée en scène de la CAQ.

      Après 2018, ce parti, quoi qu'il arrive, devra asseoir son alignement sur la visée première de son programme et penser la nation québécoise en terme politique.

      M. Duceppe pourrait alors s’y associer.

  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 23 octobre 2017 07 h 35

    Oui, si seulement.. .


    Duceppe aura été le dernier politicien de calibre qui aurait pu mener, et gagner, un troisième référendum. Il était de la trampe d'un véritable chef d'État.

    Aujourd'hui, avec les déboires du PQ, et une fierté nationale qui n'existe tout simplement plus, il n'y aura plus jamais, independamment du chef qui le menerait, de référendum gagnant..

  • Marie Massé - Inscrite 23 octobre 2017 08 h 30

    Trempe et stature de géant

    Gilles Duceppe reste l'un de nos grands politiciens actuels et probablement le plus grand. Entre ses mains, le Québec aurait grandi et il aurait continué de faire sa place sur la scène mondiale. Pourquoi les péquistes et les Québécois ne lui ont-il pas tous donné sa place?

    Je suis encore en colère contre les électeurs de Laurier-Ste-Marie qui nous ont enlevé notre meilleur politicien, le plus compétent et le plus courageux, le seul qui aurait pris nos intérêts à coeur.

    Imaginez comme le Québec serait en meilleure position, si Duceppe, chef du Parti québécois, serait ensuite devenu notre premier ministre. On serait sur une autre planète. Le Québec aurait conservé ses grandes compagnies, pris la défense de ses producteurs, veillé sur ses patients, défendu son territoire, protégé sa langue et sa culture... et il aurait continué de croître au lieu de régresser comme il est en train de le faire entre les serres grasses et sales de notre odieux, incompétent, gaffeur et dangereux gouvernement actuel.

    • Claude Bariteau - Abonné 23 octobre 2017 18 h 32

      Le Québec serait aussi devenu un pays avec Duceppe comme chef du PQ, ce qui ne s'est pas produit avec Boisclair et Marois et risque de ne pas se produire avec Lisée.

      Par ailleurs, Duceppe élu chef du PQ en 2005, vous n'auriez pas été en colère contre les électeurs et électrices de Laurier-Ste-Marie, mais très fière de vivre au pays du Québec.

      N'est-ce pas ?

  • Luc Frappier - Abonné 23 octobre 2017 08 h 40

    Moi aussi, je vous suis....

  • Raymond Chalifoux - Abonné 23 octobre 2017 09 h 09

    En effet, c'était "ben cute"...

    ... de faire élire la première femme Premier Ministre.

    Tellement cute, que quiconque aurait alors osé une objection se serait mérité tous les noms. En majuscules et pointdesclamés! Mais on a vu assez vite ce que ça a donné. Et tout ce qui continue de s'ensuivre...

    Et moi, quand c'est arrivé, ça m’a fait penser à Joseph Costicella (que vous ne connaissez probablement pas, j’imagine..) et à ce qu'il disait à ceux qui voulaient bien l'entendre, à l’époque, quand il enseignait au Séminaire de Ste-Thérèse.

    Comme Lévesque, il a dû se retourner dans sa tombe, ce cher Costicella. Mais.. « Qu’y peut-on Ti-Peton? » comme disait ma grand-mère. Juste s’efforcer de s’en rappeler, "gran-ma"…

    • Gilles Théberge - Abonné 23 octobre 2017 13 h 40

      Costicelle a enseigné aussi au Saguenay ou au Lac St-Jean si je ne m'abuse.

      Je suis de votre avis. Je ne suis pas certain que ce fut une bonne chose d'élire la première «première ministre». A part le fait d'avoir flatté son égo.

      Je considère que son mandat. Très bref au demeurant ce fut un désastre. Incapable de faire un compromis sur la charte, indécision de toute nature. Non, ce fut une erreur que l'on paie encore.

      Duceppe serait passé comme une balle, et le PQ ne stagnerait pas dans les sondages!