Les Premières Nations sous le joug de la liberté

L’action colonisatrice des Français est tout sauf douce pour ces humains déjà libres d’une tout autre manière, qui connaissent peu la hiérarchie et encore moins la concentration de la richesse.
Photo: Getty Images L’action colonisatrice des Français est tout sauf douce pour ces humains déjà libres d’une tout autre manière, qui connaissent peu la hiérarchie et encore moins la concentration de la richesse.

« La parole des chefs ordonnait le monde sans ordonner à personne. » Et encore, dans la même page, avec insistance : « Les chefs espéraient convaincre leurs compatriotes en palabrant et en argumentant, non pas en les contraignant par la force à suivre leurs commandements. »

L’envie pourrait prendre au lecteur d’envoyer Le piège de la liberté. Les peuples autochtones dans l’engrenage des régimes coloniaux (Boréal) au président américain Donald Trump et à d’autres dirigeants de notre modernité désorientée.

Ne cherchant pas à s’imposer comme des modèles à suivre, ces descriptions des chefferies autochtones par Denys Delâge et Jean-Philippe Warren font plutôt partie d’un examen minutieux de la rencontre entre deux civilisations. Les deux éminents sociologues cosignent cet ouvrage méthodique où ils décrivent les logiques qui ont mené à « l’écrasement et à l’expropriation » des Premières Nations dans une collision brutale.

Peu de fer, peu de feu au nord-est de l’Amérique ont été nécessaires pour subjuguer les premiers peuples de ce territoire. Français, Britanniques et Eurocanadiens ont plutôt tendu « le piège de la liberté ». Ce piège, malgré « d’héroïques résistances », glisse Denys Delâge au téléphone, a fini par briser les peuples amérindiens, « qui ne sont même pas aujourd’hui propriétaires de la terre en dessous d’eux ».

Une liberté entendue bien sûr comme celle des « Blancs » : « On a cherché à ce que l’Indien jouisse de la liberté des bons enfants de Dieu et des sujets du roi. C’est toujours subjuguer, toujours sortir le sauvage de sa parenté, de sa communauté, de sa soumission aux esprits et aux chamans, ou bien de son état “retardataire” moins productif », poursuit-il.

Libérer de « la misère et de la sauvagerie » pour rapprocher bientôt des Lumières, de la pensée scientifique naissante. Bref, de la « civilisation ». L’action colonisatrice des Français est tout sauf douce pour ces humains déjà libres d’une tout autre manière, qui connaissent peu la hiérarchie et encore moins la concentration de la richesse.

Soumettre à sa manière

Religieux, commerçants, représentants du roi, puis ceux de la monarchie parlementaire britannique bâtissent néanmoins chacun leur « espace de tolérance en fonction de leur sphère d’activité », nomme prudemment le professeur émérite à l’Université Laval, pour mener à bien cette « invasion de l’intérieur ».

« La volonté est de faire disparaître l’Indien, de ne faire qu’un seul peuple, mais sans nécessairement éradiquer la différence, poursuit-il. Les Jésuites, convaincus qu’il est bon de réduire les Premières Nations petit à petit, tout en n’imposant pas de goûts particuliers, ou de manière d’élever les enfants par exemple. “Ils diront : tout est relatif, sauf Dieu. Mais le mieux est de garder les Indiens, devenus chrétiens, car ils auront encore la combativité pour servir le roi”. »

L’arrivée des Britanniques renforce encore davantage ce joug de la liberté. Le régime libéral implique que les rapports deviennent « horizontaux » : les autochtones doivent vivre selon les notions de propriété privée, de travail, d’habitudes industrieuses, d’éducation des enfants. L’assimilation devint plus totalitaire, l’aliénation plus absolue, et le mode de vie est abandonné.

Les forces en présence, les avantages matériels et bientôt la distance au religieux qui permettait l’émergence de la logique scientifique, entre autres, auront fait triompher le colonialisme, qui « a broyé dans ses rouages les Premières Nations sous couvert de les civiliser ».

Le livre constitue un implacable traité prouvant, s’il fallait encore en convaincre, que l’autochtone n’a rien « de cet être passif, dépassé par les événements qu’il ne comprenait guère et qu’il maîtrisait plus mal encore », écrivent ses auteurs.

Quoiqu’abstrait par moments, un choix délibéré et avoué dès l’introduction afin de dépasser l’anecdote ethnographique, l’ouvrage est accessible pour qui cherche une compréhension plus profonde du legs colonial.

Le miroir tendu par les deux sociologues renvoie aussi — surtout ? — l’image d’un monde occidental qui continue d’avaler. Ce qui donne du même coup l’envie de s’inspirer de la vision autochtone du monde avant la colonisation : « Contrairement aux autochtones qui essayaient de prévoir les conséquences de leurs gestes pour sept générations, les trois précédentes et les quatre suivantes, nos sociétés ont oublié ce “temps long”, dit Delâge. De même que cette idée de prendre en compte la nature, le grand cercle dans lequel nous sommes inscrits. Parce que le maintien de la communauté est plus important que son éclatement… »

1 commentaire
  • Réjean Martin - Abonné 22 octobre 2017 16 h 02

    quel excellent papier

    c'est clair, cet article! Ce paragraphe est notable= Les forces en présence, les avantages matériels et bientôt la distance au religieux qui permettait l’émergence de la logique scientifique, entre autres, auront fait triompher le colonialisme, qui « a broyé dans ses rouages les Premières Nations sous couvert de les civiliser.