Les chroniques groenlandaises de Niviaq Korneliussen

«C’est la voix de cette jeunesse, de ma génération, que je voulais faire entendre», souligne la romancière Niviaq Korneliussen.
Photo: Jorgen Chemnitz «C’est la voix de cette jeunesse, de ma génération, que je voulais faire entendre», souligne la romancière Niviaq Korneliussen.

«L’île est en panne d’oxygène. L’île est infectée. L’île est moisie. L’île m’a enlevé mon amour. L’île est groenlandaise. C’est la faute des Groenlandais. » Depuis le Danemark, Inuk écrit à Fia pour lui dire qu’il ne veut pas revenir au pays, qu’il a honte d’être Groenlandais et qu’il veut faire sa vie ailleurs. Le jeune homme a fui, laissant derrière lui ses amis, sa famille, les souvenirs d’une enfance passée avec Fia et une controverse impliquant un membre du Parlement avec qui il a eu, comprend-on, une relation homosexuelle. Relation que le politicien, dans ce pays de 56 000 habitants — autant dire un village —, nie en bloc, avec la complicité de la presse locale.

Le Groenland, terre de neige, de glace, de chasse au phoque, d’igloos et de traîneaux à chiens ? Les images d’Épinal ne résistent pas très longtemps à la réalité sociale, politique et surtout urbaine que dépeint la jeune romancière Niviaq Korneliussen dans Homo Sapienne (La Peuplade). Phénomène littéraire au Groenland, puis en Scandinavie dans les dernières années, l’oeuvre, écrite en groenlandais, puis réécrite en danois par la romancière de 27 ans, se dévoile pour la première fois aux lecteurs francophones dans une traduction réalisée au Québec. Elle révèle aussi toute la modernité d’une société méconnue où la jeunesse se questionne sur son identité collective et individuelle dans un environnement marqué par la complexe montée d’un nationalisme et d’un mouvement indépendantiste qui appelle à rompre totalement avec le Royaume du Danemark.

« C’est un sujet très délicat, lance à l’autre bout du Skype la romancière jointe à Nuuk, capitale du Groenland, par Le Devoir cette semaine. Les Groenlandais de souche estiment qu’il faut renouer avec la culture ancestrale inuite, celle des tatouages sur le visage, celle de la chasse, de la pêche. Or, beaucoup de personnes, et surtout les jeunes, n’arrivent pas à s’identifier à cette conception monolithique de la culture groenlandaise parce qu’ils sont autant Groenlandais que Danois, parce qu’ils ne parlent plus le groenlandais [une langue inuite], parce qu’ils sont influencés par d’autres cultures, parce qu’ils veulent s’ouvrir au reste du monde plutôt que se replier sur eux. Nous n’arrivons pas à choisir ce que nous voulons être et l’on finit par se sentir étranger sur le territoire du Groenland, tout comme sur le territoire danois. »

Beuveries et gueules de bois

Dualité de l’être en terrain culturellement métissé, en tension dans ses propres contradictions : voilà ce qui rassemble les cinq personnages mis au monde par Niviaq Korneliussen. Fia, Inuk, Arnaq, Iviq et Sara embrassent la modernité autant en caressant les écrans tactiles de leurs téléphones pour communiquer que leurs corps pour se découvrir loin des formalismes sociaux et sexuels des générations qui les ont précédés. Ils se définissent autant dans la beuverie et les gueules de bois qui s’en suivent que dans le rock-pop de Joan Jett and the Blackhearts, des Foo Fighters ou de Rihanna et P!nk, qui leur ouvre les portes du monde et nourrit un regard critique cru sur ce Groenland qui, estiment-ils en choeur, cherche à les emprisonner.

« C’est la voix de cette jeunesse, de ma génération, que je voulais faire entendre, et avec force, pour être sûr qu’elle soit entendue », dit la romancière qui a réussi son pari. Avec 3000 exemplaires vendus à ce jour au Groenland, Homo Sapienne est plus qu’un best-seller dans ce pays, trois fois moins peuplé que le quartier Rosemont-La Petite-Patrie de Montréal, où la vente de 300 exemplaires suffit généralement pour revendiquer ce titre. Elle fait aussi de la jeune romancière une des rares auteures de ce coin du globe à voir ses mots aller au-delà de la baie de Baffin, des détroits de Davis, du Danemark et de la mer du Labrador, et ce, plus d’un siècle après Mathias Storch, prêtre danois et premier écrivain groenlandais mondialisé.

Nommer le monde

« On est Groenlandais quand on est alcoolique, on est Groenlandais quand on bat son conjoint […] quand on maltraite des enfants […] quand on a pitié de soi-même […] quand on a peu d’estime de soi », résume le personnage Inuk dans ce récit traversé par la mixité des langues pour mieux témoigner de la densité des identités façonnées par ce mélange de danois, d’anglais et de groenlandais dans les échanges quotidiens et dans la façon qu’ont ces jeunes de nommer le monde. « Les gens ont été surpris par la dureté de la critiqueque le discours nationaliste ambiant ne fait pas ressortir, résume Niviaq Korneliussen. L’aveuglement pour l’indépendance chez certains ne permet plus de voir la pauvreté, les problèmes sociaux, les disparités, ajoute cette Groenlandaise issue du milieu social aisé que lui ont offert une mère fonctionnaire pour le fisc et un père directeur d’école. Je voulais faire entendre la parole de ces Groenlandais silencieux qui ne se sentent pas appartenir aux normes sociales qu’on leur présente ni au pays qu’on prétend vouloir leur construire. »

Depuis la sortie de Homo Sapienne, en 2014, le livre a été qualifié de roman politique, féministe, social ou queer, dont le propos localisé laisse très vite apparaître le caractère universel des angoisses, du quotidien, des rapprochements qu’il dépeint. « Quand le livre est sorti, tout le monde s’est mis à parler de moi comme d’une auteure groenlandaise homosexuelle, laisse tomber Niviaq Korneliussen avec cette voix douce, ce ton calme qui tranchent avec le caractère fragmenté et l’écriture vive et radicale de son bouquin. Mes personnages sont homosexuels, c’est vrai, je le suis aussi, mais cela n’a pas d’importance. Je suis avant tout une romancière contemporaine qui estime que l’idée de nation est un peu périmée. Le sentiment d’appartenance n’est plus lié au partage d’un territoire, d’une langue, d’une conformité ou d’une culture commune. C’est devenu plus complexe que ça. » Une complexité qu’Homo Sapienne saisit très bien en sondant les inconforts d’une jeunesse urbaine groenlandaise ressemblant à bien d’autres quand elle partage ses émotions par messages textes et que l’auteure résume, elle, simplement : « En fait, je n’aime pas l’idée d’être mise dans une seule boîte. »

« Je ne comprends pas. Elle me donne un verre d’eau et s’en va. Everything’s fury… fl… flur… blurry… Blurry. Je meurs de soif et bois. Qu’est-ce qui se passe ? Où suis-je ? Quelle heure est-il ? Je sors d’une chambre inconnue. Je déambule parmi une masse de gens endormis, couchés partout. C’est le matin. Ce damné soleil envoie ses rayons droit sur moi. J’ai fait la fête jusqu’au matin. Je suis obligée de rentrer. Je ne veux plus boire. Voilà, c’est décidé. J’y arriverai ; j’y échapperai. Mais mes pensées me tourmentent. Mon chagrin remplit une place indescriptible. Je regrette tellement que ça fait mal. La solitude me torture. Ma solitude est effrayante. »
 
Extrait de «Homo Sapienne»

Le Groenland en trois autres temps

Rare, mais toujours franche et sensible, la littérature groenlandaise sait raconter la complexité d’un territoire avec une diversité de plumes,

Mathias Storch, Le rêve groenlandais (PUQ). Le pasteur danois est le fondateur de la littérature nordique avec ce texte publié en 1914 et traduit pour la première fois en français l’an dernier par les Presses de l’Université du Québec (PUQ).

Augo Lynge, Trois cents ans après (PUQ). De la science-fiction qui décrit un Groenland de 2021, imaginé en 1931 par l’auteur, un politicien et enseignant. Un Groenland socialement serein et technologiquement avancé.

Kelly Berthelsen, Je ferme les yeux pour couvrir l’obscurité (PUQ). Des nouvelles, signées par une auteure née en 1967 et qui raconte un monde rongé par ses pensées noires, par la haine, la violence et par la difficulté d’être soi-même.

Homo Sapienne

Niviaq Korneliussen, traduit du danois par Inès Jorgensen, La Peuplade, Chicoutimi, 2017, 232 pages

1 commentaire
  • Patrice Viau - Inscrit 21 octobre 2017 16 h 37

    Kelly Berthelsen - petite coquille

    Petite coquille à propos de Kelly Berthelsen : il s'agit bien d'un homme, donc d'un auteur.