Quand Tom Gauld tire les ficelles de nos incohérences

En 160 pages, le jeune illustrateur poursuit sa quête de sens dans un monde perturbé et pose un regard délicieusement critique sur notre société.
Photo: Alto En 160 pages, le jeune illustrateur poursuit sa quête de sens dans un monde perturbé et pose un regard délicieusement critique sur notre société.

La scène s’intitule « changements de dernière minute au discours politique ». Dans la case, un ministre, assis à son bureau, se fait demander par sa collaboratrice comment avance l’écriture de sa prochaine allocution. « Presque terminé, répond-il. Pour conclure, j’hésite entre les statistiques trompeuses, la simplification grossière, la petite phrase désinvolte ou le mensonge flagrant. » Et vlan ! Dans les dents du populisme et des ébénistes de la parole politicienne.

Il n’en faut pas plus. La scène, toute en ligne claire et en évocation, saisit l’humour, cinglant et dense en même temps, de l’illustrateur britannique d’origine écossaise Tom Gauld, qui, après Vous êtes tous jaloux de mon jetpack (Alto), publié en 2014, revient hanter avec l’intelligence de son trait les nombreux paradoxes et incohérences du présent. L’ensemble s’intitule cette fois En cuisine avec Kafka, même si, au final, il n’est que très peu question d’alimentation et du monstre sacré de la littérature germanophone qui a mis au monde La métamorphose et La colonie pénitentiaire.

Normal ! Car le génie de Tom Gauld tient finalement dans sa capacité à nommer les choses pour amener ses lecteurs ailleurs. Quand il dessine la « Révolution », c’est avant tout pour faire, en quatre cases, le procès d’une époque qui n’a jamais autant appelé au changement, mais qui préfère signer des pétitions en ligne dans le confort du statu quo. Quand il présente sa bibliothèque, c’est surtout pour mettre en relief notre rapport complexe au livre ou pour rire du bling-bling du milieu littéraire et de sa logique souvent un peu trop consommatrice. Et quand il parle de la peur de l’autre, c’est pour mieux faire ressortir les similitudes de ceux qui se cherchent des différences pour cultiver les clivages.

Photo: Alto Planche tirée d'«En cuisine avec Kafka», de Tom Gauld

En 160 pages, le jeune illustrateur poursuit sa quête de sens dans un monde perturbé et pose un regard délicieusement critique, autant sur la création littéraire et la vente de livres — un de ses sujets de prédilection —, que sur une société qui se perd dans son obsession pour le divertissement, dans la superficialité des choses ou dans l’aseptisation des discours et forcément des rapports humains.

De la marchandisation de la mort de David Bowie à la misogynie de James Bond, en passant par la peur de l’intellectualisme, par la pensée trop moralisante des écolos et par l’hégémonie de la pensée technocratique, qu’il aborde en imaginant des chapitres inconnus de Charlie et la chocolaterie, Tom Gauld donne au final à ces multiples scènes cette amplitude qui apparaît quand l’absurde et le loufoque laissent la finesse d’un esprit se dévoiler comme autant de savoureuses contradictions.

En cuisine avec Kafka

★★★★

Tom Gauld, traduit de l’anglais par Éric Fontaine, Alto, Québec, 2017, 160 pages