Sur les traces d’un migrant identitaire

Assailli à l’âge adulte par l’angoisse et l’insomnie, l’alter ego de Nicholas Dawson va s’envoler vers l’Amérique du Sud.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Assailli à l’âge adulte par l’angoisse et l’insomnie, l’alter ego de Nicholas Dawson va s’envoler vers l’Amérique du Sud.

La famille devrait-elle demeurer le socle identitaire qu’elle a traditionnellement été ? Oui, vous répondront les politiciens de la droite conservatrice. Non, objecteront de nombreux membres de la communauté LGBTQ, refusant de gommer une part de ce qu’ils sont afin de ne pas choquer papa, maman, oncles, tantes, cousins, cousines lors du prochain souper de Noël. Certains d’entre eux préféreront se composer une « chosen family », concept s’érigeant au sein des milieux queer comme salutaire moyen de pallier les failles de sa famille biologique en s’entourant d’une communauté d’individus choisis, fournissant affection, soutien et écoute.

Mais une relation avec sa famille est-elle possible après un rejet initial ? Voilà une question à laquelle tente de répondre avec pudeur et empathie Nicholas Dawson dans Animitas, premier roman de celui qui signait en 2010 le récit poétique La déposition des chemins (La Peuplade). Jeune immigrant chilien, son personnage principal découvre le Québec par la rue Ontario, à Montréal, parmi les ivrognes et les « désinstitutionnalisés » alimentant la honte du père, avant que sa famille ne déménage dans un propret quartier de Brossard. La mère, toute à ses pensées, s’y morfondra, hantée par le souvenir des visages de ceux qu’elle a laissés derrière.
 

Le quotidien banlieusard de l’ado aura pour trame sonore, entre les quatre murs de sa chambre, le rock nihiliste de Nine Inch Nails et de Smashing Pumpkins, mais aussi la pop de Janet Jackson et de Madonna. Pas de la musique de gars, lui fait moqueusement remarquer le grand frère. Ses fantasmes naissants, eux, se cristalliseront autour des hommes du voisinage qu’il observe à la fenêtre et à qui il invente des vies dans l’écriture de lettres destinées à une correspondante. Des lettres dans lesquelles le père, comme de raison, mettra le nez, dégoûté.

L’exil, ses richesses et ses deuils

Assailli à l’âge adulte par l’angoisse et l’insomnie, lesté par le désespoir de sa mère, l’alter ego de Nicholas Dawson s’envole vers l’Amérique du Sud. « Je ne pars pas à la recherche d’une originelle part de moi-même jusqu’ici inconnue, abandonnée longtemps mais restée intacte entre deux montagnes comme les corps momifiés dont on trouve encore les traces dans le désert d’Atacama », insiste celui qui, avec lucidité, refuse de déifier le poids de la terre natale dans la balance de ce qui nous constitue, tout en demeurant incapable de complètement renier la possibilité que le Chili ait imprimé quelque chose en lui.

Ennemi des idées reçues au sujet de l’identité, Nicholas Dawson imagine un happy end crédible, donc pas angélique, à ce roman d’apprentissage qui préfère chercher des réponses plutôt que des coupables. Malgré des personnages secondaires trop sommairement esquissés, son épilogue ose suggérer, avec beaucoup de lumière, qu’un père immigrant ayant contemplé sa propre différence dans l’oeil des autres ne saurait rejeter la différence de son fils sans se renier lui-même.

« Tu vois, je ne suis que des traits », écrivait enfant le garçon à sa correspondante, en dessinant très abstraitement son autoportrait. Le temps imposera comme une évidence à ses yeux que, si l’on ne choisit ni son père ni sa mère, l’exil fonde, dans ses richesses comme dans ses deuils, une expérience commune, qu’il est parfois apaisant de reconnaître comme telle. L’identité ne se compose peut-être pas, après tout, que d’une série de traits, mais plutôt d’une série de récits dans lesquels on choisit, ou pas, de s’investir.

Animitas

★★★

Nicholas Dawson, La Mèche, Montréal, 2017, 272 pages