Nourrir la panse et la pensée avec Normand Baillargeon

Normand Baillargeon se définit comme un flexitarien en matière d’alimentation.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Normand Baillargeon se définit comme un flexitarien en matière d’alimentation.

Manger un steak ou du tofu ? Commander une poutine ou des légumes vapeur ? Acheter des fraises de l’île d’Orléans ou du Mexique ? Les Québécois n’auront jamais été aussi soucieux de contrôler ce qu’ils retrouvent dans leur assiette, alimentés par une multitude de revues, de livres, d’émissions et de documentaires sur la cuisine. Une tendance qui ne date pourtant pas d’hier, car les philosophes des derniers siècles se préoccupaient déjà de leurs habitudes de consommation et d’alimentation, rappelle l’essayiste Normand Baillargeon.

« S’alimenter est une nécessité dont nous avons fait un plaisir, autour de laquelle nous avons élaboré des rituels, et qui invite chacun de nous à s’interroger et à se faire un peu philosophe », écrit-il d’emblée dans son livre À la table des philosophes, qui fait son entrée dans les librairies québécoises jeudi.

Normand Baillargeon invite ainsi les lecteurs à réfléchir davantage sur leurs repas quotidiens. Au menu des discussions : la connaissance du vin, la gourmandise, la production locale, le végétarisme, l’amenuisement des ressources, l’art de cuisiner ou encore les régimes alimentaires.

L’auteur agrémente les débats d’extraits d’écrits philosophiques, d’études scientifiques et de personnages fictifs pour transmettre son argumentaire, mais aussi d’anecdotes et de recettes de cuisine.

« J’ai voulu donner aux gens la nourriture pour penser, sans prendre trop position moi-même », souligne le philosophe, rencontré dans un café du Plateau Mont-Royal. Et, à ses yeux, il y a matière à réflexion, l’alimentation soulevant des enjeux d’ordre politique, économique, esthétique, social et même moral, parfois insoupçonnés.

Une « mode » au goût du jour

À travers ses quelque 200 pages, il accorde notamment tout un chapitre au végétarisme. Si cette pratique d’exclure la consommation de chair animale (y compris du poisson) a pris de l’ampleur dans les 30 dernières années, elle a été défendue pour la première fois par Pythagore, plus de 500 ans avant Jésus-Christ, rappelle l’auteur. Mais la notion de souffrance des animaux, désormais au coeur du mouvement, apparaît plus tard chez les penseurs de l’Antiquité et sera développée avec le temps, toujours sujet à débat de nos jours.

C’est surtout l’Australien Peter Singer, en écrivant Animal Liberation en 1975, qui a su sensibiliser le public à l’éthique animale, estime M. Baillargeon. Il est devenu par la même occasion le philosophe le plus influent du dernier siècle. Petite anecdote : « c’est le seul livre de philosophie occidentale qui contient une recette. Ça montre à quel point c’était peu à la mode et qu’il se sentait obligé d’expliquer comment faire une recette végétarienne ».

Se gardant bien de donner son opinion dans son ouvrage, il confie en entrevue, entre deux expressos, qu’il se qualifie de flexitarien, s’autorisant du poisson de temps en temps. Il se dit « content » de voir la société se révolter de plus en plus contre l’élevage industriel et bannir la viande de ses recettes.

Lorsqu’on lui demande à quoi ressemblera l’alimentation dans 50 ans, M. Baillargeon espère que de plus en plus de gens deviendront végétariens, sinon flexitariens. « J’aimerais aussi qu’on pense plus à ce qu’il se passe quand on mange […] que les considérations d’ordre éthique soient plus présentes dans notre alimentation. »

Repenser la production alimentaire

Mettant son optimisme de côté, il prévoit, à regret, que les grandes chaînes alimentaires continueront d’avoir la mainmise sur le secteur, malgré une conscientisation grandissante à ce sujet dans les sociétés du XXIe siècle. « Je pense que le public va continuer à résister [en encourageant les producteurs locaux], mais je ne pense pas que [ce sera] toujours avec succès. »

Encore un débat qui semble récent, mais qui trouve racine au XVIIIe siècle, dans les écrits de Jean-Jacques Rousseau. Le locavorisme — un mouvement inventé en 2005 par la cuisinière et écrivaine américaine Jessica Prentice — s’inspire directement de la pensée du philosophe des Lumières. Ce dernier encourageait le « manger local », meilleur pour l’économie des producteurs du pays.

... et le locavorisme

Aujourd’hui, plusieurs préoccupations sont au coeur du mouvement locavore, dont principalement l’écologie. Manger des produits locaux permet de réduire la distance parcourue lors du transport des aliments importés de l’étranger et limite ainsi la production de gaz à effet de serre (GES). Un argument contesté par les défenseurs du système de distribution agroalimentaire industriel, qui soutiennent que se déplacer en voiture dans les marchés locaux pour obtenir des produits frais engendre autant, si ce n’est plus, de GES.

« Aujourd’hui, il faut repenser le locavorisme et voir les autres raisons de “manger local”, croit Normand Baillargeon. C’est aussi une façon de lutter contre les entreprises transnationales qui s’approprient le marché, ça crée des liens dans la communauté en favorisant les rencontres avec les producteurs locaux, ça améliore notre alimentation. Il faut réfléchir aux valeurs qu’on veut défendre. »

Faut-il pour autant oublier la gourmandise ? Manger toujours avec sa tête plutôt qu’avec son estomac ? « C’est long, une vie ! Il y en a des repas dans une vie ! Je reste critique, je fais attention, mais des fois je me paye des plaisirs. On peut céder à la tentation parfois sans se culpabiliser pour autant », lance le philosophe.

À la table des philosophes

Normand Baillargeon, Flammarion, 2017, 192 pages