Orhan Pamuk: Istanbul dans la peau

Orhan Pamuk vient de publier «Cette chose étrange en moi», qui raconte Istanbul sur une période de 40 ans.
Photo: Attila Kisbenedek Agence France-Presse Orhan Pamuk vient de publier «Cette chose étrange en moi», qui raconte Istanbul sur une période de 40 ans.

« Je ne peux que me sentir coupable, déprimé et inquiet à propos de la situation actuelle dans mon pays », indique le grand romancier turc Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature 2006.

« Mais je survis, j’écris, confie-t-il. J’essaie de garder mon calme. Je tiens bon pour voir ce qui va arriver… »

Dans son nouveau roman, Cette étrange chose en moi, l’auteur de 65 ans trace un portrait de sa ville natale, Istanbul. Sur quatre décennies. Jusqu’à 2012. « Tellement de choses sont arrivées depuis », déplore-t-il, évoquant au premier rang le coup d’État raté de juillet 2016.

Les arrestations massives qui ont suivi et le limogeage de 140 000 personnes depuis un an font frissonner Orhan Pamuk, rencontré lors de son récent passage à Paris. « Nous subissons l’autoritarisme du parti islamique au pouvoir, nous assistons à la destruction de la démocratie turque. Une société où la liberté de parole est muselée n’est plus une démocratie », martèle-t-il.

Il refuse néanmoins de s’apitoyer sur son sort. « Alors que 50 000 personnes sont en prison dans mon pays, je ne veux pas parler de mes peurs, de mes inquiétudes », lance-t-il, farouche, quand on le questionne sur les dangers qui guettent sa personne dans la Turquie d’Erdogan.

Inutile d’insister, sous peine de se faire fusiller du regard. C’est vers ses compatriotes bafoués qu’il dit vouloir se tourner. « Je me sens responsable des gens emprisonnés. Certains de mes amis écrivains sont en prison, non pas pour leurs romans, mais pour leurs commentaires politiques. »

Déjà, en 2009, lors d’un entretien, Orhan Pamuk déclarait : « La pire des punitions que le gouvernement turc m’a infligées, ce sont les questions politiques que les journalistes me posent. »

Quatre ans plus tôt, il avait reçu des menaces de mort et avait été poursuivi en justice pour « insulte délibérée à l’identité turque », après avoir déclaré dans une entrevue à un journal suisse que la Turquie devait reconnaître sa culpabilité dans le génocide arménien. Il avait dû quitter momentanément son pays.

Mais il n’est pas question aujourd’hui dans son esprit de partir d’Istanbul. « Cette fois, ce n’est pas moi qui ai des problèmes, mais mon pays. »

La moitié de ses amis a beau lui conseiller de quitter le navire, d’aller s’installer, pourquoi pas, à New York, où l’Université Columbia l’engage régulièrement comme professeur depuis des années, il ne désarme pas. « Les partisans d’Erdogan sont à 51 % et l’opposition à 49 %, argue-t-il, je ne peux pas imaginer que je puisse partir. »

Son attachement à Istanbul a toujours été très fort. Il a consacré à sa ville plusieurs écrits, dont Istanbul, souvenirs d’une ville, en 2003. Son monumental roman Le musée de l’innocence, publié il y a 9 ans, nous transportait aussi dans la métropole turque, sur fond d’amours contrariées par les conventions sociales.

« Ma relation avec Istanbul est comme une relation avec mes proches dit-il. Je ne veux pas la “glamouriser”, mais elle a formé mon âme, et ça me paraît inévitable d’en parler. »

40 ans de transformations urbaines, politiques et sociales

Dans Cette étrange chose en moi, traversé par une histoire d’amour qui aurait pu mal tourner, mais s’avère finalement fabuleuse, c’est par l’intermédiaire d’un vendeur ambulant de pauvre condition venu d’Anatolie que le romancier aborde sa ville. À travers les yeux de Mevlut, arrivé dans la métropole à 12 ans, nous voyons se transformer le tissu urbain, alors que les tours d’habitation et les centres commerciaux remplacent peu à peu les bicoques des bidonvilles.

« Dans mon enfance, explique Orhan Pamuk, la population d’Istanbul était de 2 millions d’habitants, alors qu’aujourd’hui, elle en compte 18 millions, à la suite de l’arrivée massive de gens venus des zones rurales. Je voulais comprendre de l’intérieur ces gens modestes qui ont totalement changé la physionomie de ma ville en 40 ans. »

Pour y parvenir, il a arpenté Istanbul, accompagné d’un garde du corps employé par le gouvernement. « J’ai pu me rendre dans des quartiers éloignés de la ville que je ne connaissais pas, qui étaient parfois dangereux. »

Au cours de ses promenades, l’ex-étudiant en architecture et en journalisme est allé à la rencontre de personnes exerçant toutes sortes de petits métiers. Il a fait une foule d’entrevues, dont il s’est servi pour faire résonner la voix de son héros tout en construisant un roman polyphonique.

À travers la multiplicité des points de vue entremêlés dans son roman, on suit les changements sociaux et politiques survenus en Turquie : succession de coups d’État militaires, corruption, violence, affrontements entre communistes, nationalistes et islamistes, laïcs et religieux.

« Je suis un romancier à caractère social, mais pas un écrivain socialiste, se défend l’auteur, issu d’une famille aisée et cultivée. Dans la plupart des romans socialistes en Turquie, les héros sont des paysans laïques : le peuple n’a pas de religion. On ne pourrait pas comprendre, en les lisant, pourquoi les classes populaires ont voté pour Erdogan, par exemple. Alors que mon héros, même s’il ne s’en vante pas, le fait. »

Vendeur de boza, c’est-à-dire de la boisson traditionnelle ottomane : c’est l’occupation principale de Mevlut, qui doit, pour ce faire, arpenter la ville en soirée, tout en multipliant de jour les petits métiers afin de parvenir à faire vivre sa famille.

« La boza est légèrement alcoolisée, mais n’est pas considérée comme de l’alcool. Si vous en buvez trois verres, c’est comme boire une bière »,précise Orhan Pamuk, qui note dans son roman qu’il s’agit d’une boisson « inventée par les musulmans pour boire de l’alcool ».

Ce qui rend cette boisson intéressante à ses yeux : « Dans la République moderne, après l’arrivée au pouvoir d’Atatürk, nous sommes devenus laïques, et les breuvages alcoolisés ont été légalisés. Mais les gens ont continué d’aimer la boza. Et l’argument de mon livre, c’est que c’est parce que ça goûte le bon vieux temps. Ça rappelle le souvenir de l’Empire ottoman. »

Il se souvient que lorsqu’il était enfant, sa grand-mère ouvrait toute grande la fenêtre pour héler le vendeur de boza. « C’était un homme étrange qui avait l’air de venir de la planète mars, tellement pauvre, vêtu de haillons, transi de froid, qui essayait de faire un peu d’argent. Ça m’est toujours resté en mémoire. »

C’est une des choses qui l’ont motivé à écrire ce roman, dans lequel il dit s’être efforcé de donner à son héros, qui ne baisse jamais les bras, une plénitude humaine. « Mevlut est généreux, sensible, candide, et je pense qu’en même temps, il charrie toute la malchance, toutes les fausses croyances, tous les tourments de l’homme turc. »

Mais contrairement à la plupart des hommes turcs, son héros a une relation chaleureuse avec sa femme, avance Orhan Pamuk, dont le plus récent roman en traduction française montre dans l’ensemble des maris possessifs, jaloux, dominateurs envers leurs femmes… qui résistent comme elles le peuvent.

« La façon dont les femmes sont opprimées dans les pays musulmans, que ce soit par la religion, les institutions sociales ou politiques, est horrible, plaide-t-il. Mais elles ne sont pas dupes. »

« En Turquie, poursuit-il, je vois à quel point la colère des femmes monte. Elles relèvent l’échine, elles se battent, de plus en plus », se réjouit Orhan Pamuk, qui se dit féministe. Même si « être féministe pour un homme turc est un oxymoron » [rires].


Réédition et parution

À signaler : la réédition en livre illustré d’Istanbul, souvenirs d’une ville, chez Gallimard, et la parution d’un Cahier de L’Herne consacré à l’auteur, qui compte parmi ses collaborateurs Margaret Atwood et John Updike. Orhan Pamuk sera à la Toronto Reference Library le 27 octobre prochain pour rencontrer ses lecteurs.

Cette chose étrange en moi

Orhan Pamuk, Gallimard, Paris, 2017, 686 pages ; traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy.

2 commentaires
  • Colette Pagé - Inscrite 3 octobre 2017 08 h 05

    Se battre de l'intérieur !

    Il en faut du courage à l'auteur pour continuer à s'exprimer et à vivre en Turquie qui vit une dérive autoritaire et répressif dirigé par un assoiffé de pouvoir.

    Il en fallut du courage pour dénoncer le génocide des arméniens.

  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 3 octobre 2017 12 h 48

    et en plus

    c'est un immense écrivain