Brigitte Haentjens et le sérieux de l’amour

«Un jour je te dirai tout» est le récit d’une rencontre fulgurante à l’autre bout du monde entre deux êtres.
Photo: Jake Wright Le Devoir «Un jour je te dirai tout» est le récit d’une rencontre fulgurante à l’autre bout du monde entre deux êtres.

C’est le paradoxe des temps présents : le monde hyperconnecté qui s’offre à nous a multiplié les possibilités de rencontres, mais en a aussi réduit leur densité, leur profondeur, leur authenticité, tout comme le sérieux de la chose.

« Nous sommes de plus en plus isolés dans nos relations », lance à l’autre bout du fil la romancière et femme de théâtre Brigitte Haentjens, qui cette semaine lance un nouveau roman, Un jour je te dirai tout, récit d’une rencontre fulgurante à l’autre bout du monde entre deux êtres abîmés par leur mémoire et par leur vie. « Il est étonnant de voir en effet qu’aujourd’hui nous disposons d’outils qui facilitent les relations entre les gens et que, globalement, très peu de ces rencontres finissent par être satisfaisantes. »

Il n’y avait rien de prémédité dans l’écriture de ce livre, admet-elle, même si son propos vient délicatement confronter le vide de nos rapprochements en exposant, avec élégance et une pudeur maîtrisée, tout l’inverse : une rencontre d’une densité remarquable entre Élisa et Olav, lors d’un voyage à l’étranger. « Leurs regards s’étaient accrochés inopinément et s’étaient attardés là, souqués l’un à l’autre durant de longues secondes, alors que leurs visages rosissaient, aimantés et stupéfaits », écrit Haentjens.

On est en Islande, mais ce n’est jamais dit. Elle vient de Paris ; lui, de Montréal. Les deux ont été marqués par la vie. L’une par la violence d’un père. L’autre par la violence d’une histoire familiale traversée par la grande Histoire. Ils sont en état de se rencontrer et ils vont laisser leur imaginaire s’avancer sur ce terrain commun que l’on nomme la passion. Entre deux gorgées de Brennevin et quelques confidences anodines. Dans des chambres d’hôtel ou l’habitacle d’une voiture de location. Le récit est court. À l’image du rapprochement des corps qu’il met en scène.

Le pouvoir des sentiments

« L’histoire s’est imposée d’elle-même, résume Brigitte Haentjens, directrice artistique du Théâtre français du Centre national des arts, à Ottawa, quand on lui demande s’il s’agit d’un souvenir de jeunesse romancé. Ce n’est pas quelque chose que j’ai vécu, mais c’est quelque chose dont tout le monde peut rêver : une aventure profonde, une rencontre puissante entre deux êtres dont le caractère charnel et sexuel n’est finalement que la manifestation de la force des sentiments qui l’anime. »

Deux ans et demi ont été nécessaires pour l’assemblage de ce texte qui laisse les non-dits et les mystères de ce coup de foudre mettre en relief les incohérences de notre époque. « La vraie rencontre existe de moins en moins, dit la romancière, auteure d’Une femme comblée (Prise de parole, 2011). Elle est entrée dans l’ère de la rapidité, de la consommation, dans la violence, même, et cela n’annonce rien de bon. »

Pour Brigitte Haentjens, qui avoue prendre la notion de rencontre avec beaucoup de sérieux — « Elle est au coeur de mon oeuvre, elle est au centre de ma vie artistique, dit-elle. Je me prépare toujours pour que mes rencontres aient la densité qu’il faut. » —, c’est par le rapprochement avec les autres que l’on avance. « Si ce rapprochement n’a plus de valeur, on finit par régresser. Regardez autour, laisse-t-elle tomber. La notion de collectivité, de vivre-ensemble est en train de s’étioler et le manque de profondeur de nos relations y est certainement pour quelque chose. »

Un jour je te dirai tout, avec son héroïne qui a « peur » de voir l’autre filer, « comme un amour interdit qui s’évanouit à la clarté », risque de ne rien y changer, mais peut toutefois laisser percoler dans l’esprit du temps cette idée forte que, lorsque tout va mal, c’est finalement l’amour profond pour la vie qui finit par remettre l’humanité sur le bon chemin, estime Brigitte Haentjens, une résistante, un esprit subversif qui passe souvent par l’apologie du beau.

Son personnage Élisa est habité par des pensées sombres que le récit porte en évoquant des grandes figures dépressives de la littérature, dont Virginia Woolf, Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Sarah Kane ou Nelly Arcand — pour ne citer qu’elles. Mais c’est à travers l’autre qu’elle va éviter le pire, au contact d’une nature sauvage qui « vient concentrer une relation » pour en faire apparaître l’essentiel.

La charge charnelle de ce récit est forte. Elle semble aussi avoir teinté le rapport de la romancière avec ce texte dont elle a eu beaucoup de difficulté à se séparer, admet-elle. « Mettre fin à cette histoire a été compliqué, il fallait forcément écrire une séparation et, ce faisant, me séparer de cette histoire », comme de ces amours de voyage qui finissent dans le hall d’un aéroport pour d’abord faire mal, et ensuite nous amener ailleurs et sans doute plus loin.

Un jour je te dirai tout

Brigitte Haentjens, Boréal, Montréal, 2017, 112 pages

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 3 octobre 2017 01 h 38

    merci madame j'apprécie toujours votre regard

    Merci madame Haentjens, peut-être est-ce les seuls sentiments nobles existants en nous, il y a tres longtemps je vous ai découverte lors de la production du camus que vous en aviez faite, je m'en souviens encore comme si c'était hier, la perception que j'en ai , c'est que la perception que vous en aviez était unique