Un second souffle

La crise étudiante devient dans le dernier opus de Biz, alias Sébastien Fréchette, un facteur de brassage entre les générations.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La crise étudiante devient dans le dernier opus de Biz, alias Sébastien Fréchette, un facteur de brassage entre les générations.

À cinquante-cinq ans, divorcé après vingt et un ans d’un « mariage usant », René McKay semble être au bout du rouleau.

Malgré tout, sa lucidité morose le pousse à philosopher : « Le temps lézarde tout, même les pierres les plus solides. Les plus beaux souvenirs se fanent, les meilleurs vins dépérissent. Comment pourrait-il en être autrement pour l’amour ? L’amour aussi vieillit. C’est inéluctable. Il se ride, se dessèche et s’atrophie. Rien ne résiste au passage du temps. Pas même l’amour. Surtout pas l’amour. »

Sans surprise, le cynisme est l’un des sujets de recherche de ce professeur de littérature à l’université qui a de moins en moins envie d’enseigner, amateur de Houellebecq qui affuble ses collègues du département de surnoms savoureux : la Pute, le Dragon, Ti-Coq ou La Corriveau.

Personnage amer, prof blasé et intraitable, homme à la sexualité frustrée, le narrateur de La chaleur des mammifères a l’impression de manquer d’outils « pour décoder le réel ». Évoquant son ex-femme, il dira : « Elle avait la vitalité des mammifères et moi j’étais un reptile à sang-froid. »

Son fils de vingt ans lui semble aussi être d’une autre espèce, créateur anglicisé de jeux vidéo. « J’étais un dinosaure et la Terre avait été percutée par la comète Internet. Le monde changeait. Le climat se déréglait. Les volcans se déchaînaient et l’horizon était obscurci par des poussières toxiques. Je n’avais pas la capacité de m’adapter. J’allais devoir laisser la place aux petits mammifères. »

Invité à prononcer une conférence à Stockholm, en Suède, il va en profiter pour recycler un vieil article consacré au point-virgule, apogée de sa « gloire » professionnelle il y a dix ans. Alors qu’au même moment se font entendre les premiers échos d’une grève étudiante qui va vite se transformer en contestation générale, René n’hésitera pas à se placer du côté des étudiants.

« La jeunesse était indestructible. Alors que les flics avaient tout fait pour la démolir et la démoraliser, elle répliquait avec l’humour des enfants. C’étaient mes enfants. Ils avaient l’âge de mon fils. Et j’étais si fier d’eux. »

Quatrième titre pour adultes de Biz, alias Sébastien Fréchette, membre du groupe rap Loco Locass, depuis Dérives (Leméac, 2010), La chaleur des mammifères file d’un bout à l’autre la métaphore animalière. Et l’auteur y va à son tour d’un roman consacré au Printemps érable de 2012, qui devient ici un facteur de brassage entre les générations et une occasion inespérée de solidarités nouvelles.

Moitié reptile, moitié dinosaure, l’existence de René — choix de prénom aussi pertinent que peu subtil — va ainsi connaître un second souffle, libérée de la gangrène cynique, bercée d’amour et d’idéalisme.

Court roman à l’écriture efficace malgré un déroulement prévisible et des passages sentencieux, La chaleur des mammifères reste du côté des livres qui font sourire plus que réfléchir ou bouleverser.

La chaleur des mammifères

★★★

Biz, Leméac, Montréal, 2017, 160 pages