Fin de cycle pour Jean-Simon DesRochers

Jean-Simon DesRochers est professeur débutant, romancier prolixe, scénariste occasionnel: on pourrait s’attendre à rencontrer un écrivain à bout de souffle. C’est pourtant tout le contraire.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Jean-Simon DesRochers est professeur débutant, romancier prolixe, scénariste occasionnel: on pourrait s’attendre à rencontrer un écrivain à bout de souffle. C’est pourtant tout le contraire.

Au 8e étage d’un pavillon de l’Université de Montréal, Jean-Simon DesRochers reçoit dans son bureau, avant l’un de ses cours de création. L’espace est aussi bien rangé que ses romans sont foisonnants et parfois malpropres. Sur le bureau, Bakhtine côtoie sagement Bret Easton Ellis. Une oeuvre tentaculaire de papier plié de sa compagne grimpe sur un mur, des étagères bien ordonnées nous enveloppent.

On y trouve surtout un écrivain avec les idées claires.

Second et dernier volume de L’année noire, « Les certitudes » se déroule de mai à octobre, après une suite d’événements tragiques survenus dans le premier tome. Le roman choral s’articule autour de la disparition d’un garçon de huit ans dans un quartier de l’est de Montréal, élément déclencheur de petits et de grands drames.

Six mois plus tard, Xavier Boutin-Langlois est toujours aux mains d’un réseau de pédophiles, un homme est en prison, un autre se croit condamné par la maladie, un pyromane escalade les degrés de sa perversion, un jeune poète trash est sur le point d’être publié. À coups de révélations familiales et de retournements, les questions y trouvent leurs réponses sans vraiment soulever la chape de plomb de leur existence. La noirceur enveloppe tout.

Avec ses 1100 pages en deux tomes, L’année noire fait également le lien entre chacun des romans précédents de l’écrivain, marqués du sceau de l’hyperréalisme. De La canicule des pauvres (2009), qui s’intéressait aux 26 locataires d’un immeuble montréalais pendant dix jours de chaleur suffocante, à Demain sera sans rêves (2013), en passant par Le sablier des solitudes (2011).

Encore du souffle

Rencontré au printemps peu après la sortie du premier tome de L’année noire, « Les inquiétudes », l’écrivain avait laissé entendre être parvenu à la fin d’un cycle d’écriture.

« Je suis à la fin d’un cycle à plusieurs niveaux avec L’année noire, qui est un projet un peu pharaonique », confie Jean-Simon DesRochers, au terme de sept ans de travail et de beaucoup de planification. « Cette tendance à créer une structure et à la peupler de personnages — une chose que j’adore faire et que je ne crois pas avoir épuisée —, je crois que j’en ai un peu fait le tour. J’avais vraiment l’intention cette fois d’aller au bout d’une manière de penser le roman. »

« Avec L’année noire, poursuit l’écrivain de quarante ans, j’avais un peu l’ambition de faire la synthèse de tout ce que je croyais avoir compris. Évidemment, quand on croit avoir compris, c’est qu’on n’a rien compris… Et j’ai découvert beaucoup plus de choses aussi quant à mon rapport à l’écriture, au flux de conscience, à la parole et surtout à propos de ce que j’avais envie d’écrire et de ne plus écrire. »

Professeur débutant, romancier prolixe, scénariste occasionnel : on pourrait s’attendre à rencontrer un écrivain à bout de souffle. C’est pourtant tout le contraire. « Après 1100 pages, je peux garantir que cette forme-là, chez moi, dans les prochaines années, on ne la verra plus. Je suis allé au bout de quelque chose. » L’écrivain a envie de phrases longues, de jouer avec les tonalités, envie d’écrire au « je », au « tu ». « J’ai faim, lâche-t-il, et j’ai envie de faire mille et une autres choses. »

Lecteur vorace, de Carole David à Michael Delisle, en passant par Annie Dillard, ses influences viennent de toutes les directions, même si le roman n’est pas le genre qu’il pratique le plus. Le gigantesque 2666 du Chilien Roberto Bolaño, aperçu dans la bibliothèque de son bureau, a été le cautionnement moral de ce projet. « Au sens de : vas-y, lance-toi dans un projet de fou, admet-il. Bolaño était un écrivain immense et 2666 est sa cathédrale. L’idée de créer un roman aussi volumineux autour d’une figure absente, elle vient de lui. »

La bêtise gagne du terrain

Solitude, fatigue, dépendances de toutes sortes, l’écrivain semble dresser depuis son premier roman une sorte d’inventaire du malheur de ses contemporains. À travers tous ces corps obligés de vivre ensemble, il cherche en quelque sorte à résumer l’humanité. Et la morale, il la laisse aux lecteurs.

« Il y a peu de moments de bonheur dans ces livres-là, c’est vrai, reconnaît-il. J’en vois peu dans la vie des gens, même si dans la mienne j’en ai tout plein. Je dois être une sorte de privilégié hors-norme. Je viens de vivre l’année la plus difficile de ma vie et je suis encore capable de rire aux éclats. J’ai ce besoin en moi. » Mais il fait remarquer du même souffle que l’on vit dans l’une des sociétés les plus médicamentées au monde, bourrant nos enfants de cocktails de pilules quand ils ne correspondent pas à des normes arbitraires. La notion de citoyen n’existe presque plus, les étudiants à l’université sont devenus des clients. La bêtise gagne de plus en plus de terrain.

« Je ne vois pas beaucoup de beauté, de joie et d’allégresse. Et à partir du moment où on prend conscience qu’il n’y a pas nous et la nature, mais juste de la nature et qu’on en fait partie, on se rend compte à quel point ça va très mal. Je ne crois pas qu’on est dans une période magnifique de l’humanité. On est au contraire au début d’un déclin massif, dangereux, dont tous les signes annonciateurs n’arrêtent pas de se manifester. On croit avoir des problèmes aujourd’hui avec l’immigration, mais le jour où on va se retrouver avec des millions de réfugiés climatiques, que va-t-on faire ? »

En attendant, Jean-Simon DesRochers a plus que jamais envie de jouer avec la littérature. « Je n’ai surtout pas envie de devenir une caricature de ce que j’ai su bien faire à un moment donné. Pour moi, ça serait l’équivalent d’être mort avant le temps. » Ça serait surtout éthiquement contraire à la fonction qu’il occupe : professeur de recherche et de création. « Parce qu’il n’y a pas de création sans recherche. »

« Ce que Marc souhaite dire à son frère, c’est qu’il a réellement tenté de se convaincre que son voyage étrange relevait de l’hallucination, qu’il s’agissait d’une fiction à grand budget sur les possibilités d’un univers qu’il s’apprêtait à quitter. Il y avait une part de fantasme narcissique dans l’idée que son propre frère délaisse sa vie et reprenne la sienne ; il y avait aussi son vieux rêve de se rendre dans l’espace, d’explorer la lune — rêve justifié par les recherches sur le potentiel énergétique en hélium 3 —, exactement son genre de manœuvre cérébrale ; il y avait ces segments de vie dure, ses visites dans le milieu de la prostitution, sa pauvreté crasse d’avant les bourses de recherche, son désir inassouvi de travailler en coopération internationale. Les trois vies que Marc avait vécues par procuration avaient tout des existences qu’il souhaitait mener. Un professeur d’université, un astronaute, un pauvre qui voit la fortune arriver, sans avoir à se compromettre. Marc devait mourir, il avait plutôt vécu trois fois au-delà de ce siècle. La clarté du voyage étrange dépassait celle des rêves qui nous hantent pendant des jours. » Extrait de «L’année noire», vol. 2. «Les certitudes»

L’année noire, vol. 2. Les certitudes.

Jean-Simon DesRochers, Les Herbes rouges, Montréal, 2017, 504 pages