Le vain combat des idéaux

Le patron de l’information à Radio-Canada, Michel Cormier, photographié ici en mai 2014
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le patron de l’information à Radio-Canada, Michel Cormier, photographié ici en mai 2014

L’Histoire est faite de grands événements, de petites choses et d’espoirs déçus. Le patron de l’information de Radio-Canada, Michel Cormier, renfile sa veste (et souvent son gilet pare-balles) de correspondant à l’étranger pour raconter les déroutes des puissances internationales depuis septembre 2001. Son plus récent livre, Les révolutions inachevées, rassemble des épisodes marquants de la première décennie du nouveau millénaire, surtout au Moyen-Orient.

Grâce à un vieil hélicoptère soviétique, il débarque d’abord en Afghanistan, « un pays malchanceux », en 2001, deux semaines après les attentats sur les tours jumelles à New York. La villa qui abrite son équipe au nord de Kaboul porte encore les traces de fumée de l’explosion kamikaze qui a emporté Massoud. Le célèbre commandant y a été assassiné deux jours avant le 11-Septembre après avoir échappé à la mort durant plus de deux décennies, en combattant d’abord les Soviétiques, puis les talibans. Le Lion du Panshir a été vaincu, mais les étrangers vivent une forme d’euphorie de la « libération » qui s’annonce déjà.
 

Une « libération » qui se mue rapidement en « invasion » dans le coeur et la tête de beaucoup d’Afghans. Le correspondant retourne à Kaboul en 2003, cette fois pour documenter la mission des Forces canadiennes. Il y expose avec justesse l’équivoque irréparable de cette guerre menée au nom de grands principes. Quand l’explosion d’une mine tue deux Canadiens à bord d’un Jeep, cette contradiction se lit lugubrement sur le visage des autres soldats. Mais ne sont-ils pas venus faire la guerre ? « De ce point de vue, le désarroi des militaires canadiens devant la mort de deux de leurs camarades s’expliquait. Ils faisaient partie d’une mission de maintien de la paix. Il était par conséquent illégitime et immoral pour quiconque de mettre en cause leur mission, et a fortiori de les attaquer. »

 

Ses séjours en Afghanistan seront aussi l’occasion d’une entrevue avec le président Hamid Karzaï, décrit comme un « fonctionnaire » de la résistance, tourné moudjahid (combattant) à temps pour faire de lui un leader légitime. Rencontre au sommet qu’il réitère en 2007 au Pakistan, avec Benazir Bhutto. Une entrevue-présage où elle donne l’impression « de savoir que la mort finirait par la rattraper et qu’elle acceptait cette réalité », une fatalité qui s’abat en effet sur elle à peine deux mois plus tard.

Réalisation démocratique

M. Cormier y a visiblement cru lui aussi, à l’imposition de la démocratie, à la fin de l’histoire comme l’annonçait le politologue Francis Fukuyama. La guerre froide derrière, la victoire idéologique des principes du bloc de l’Ouest devait être totale, au point où la démocratie libérale ne serait pas seulement un horizon indépassable, mais une réalisation effective.

Mais voilà, « le communisme était peut-être mort, mais la religion était de retour ». Juguler le « nouveau terrorisme » afin de remettre le monde dans l’axe démocratique n’était qu’une illusion. Le journaliste tire ses conclusions aussi tardivement que nos dirigeants.

Funérailles de Yasser Arafat, déconfiture de Jacques Chirac au référendum sur la Constitution européenne, manifestations des « chemises rouges » à Bangkok ; les échecs historiques et les taches de sang s’accumulent au fil des pages. Les émeutes des banlieues françaises aussi, qui démarrent le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois. Cette fois, le dérapage verbal est délibéré et opéré par le président français, Nicolas Sarkozy, qui promet à une dame du quartier de la débarrasser de « cette bande de racailles ». Une insulte que les émeutiers et manifestants refusent d’endosser.

La colle entre les morceaux du casse-tête est ici moins évidente, bien qu’une section pertinente. Michel Cormier poursuit son travail de correspondant en voulant relier l’ailleurs au public québécois. L’on doit cependant tendre l’oreille par moments pour entendre ce qu’il a à nous suggérer, ce qu’il brûle de dire en plus de raconter.

La forme se rapproche souvent davantage du grand reportage que de l’essai, la réserve journalistique ne s’étant pas complètement évanouie. Impossible de lui reprocher de manquer de matière : ses récits sont denses et précis, cousus dans une patiente toile de fond historique et géopolitique et évitent le piège de l’anecdote.

Michel Cormier est finalement rentré pour de bon afin de poursuivre une autre révolution à très petite échelle, celle de l’information à Radio-Canada dans un contexte de coupes budgétaires. Réinstallé au pays aussi, son guide et interprète afghan Shokoor Feroz, quand la révolution inachevée a fait place au seul espoir resté possible, celui d’une vie digne et un peu plus prospère… à Mississauga.

Les révolutions inachevées

★★★

Michel Cormier, Leméac, Montréal, 2017, 264 pages