Matthieu Simard: fuir la ville et le passé

L’auteur Matthieu Simard
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’auteur Matthieu Simard

Scénario classique : un couple quitte le tumulte de la ville, habité par l’espoir d’enfin goûter à la campagne à une forme de sérénité que seul l’éloignement permet. Il découvrira rapidement que l’apparente quiétude rurale camoufle ce genre de petits secrets, et autres tabous, fleurissant généreusement dans l’humus fertile de l’exiguïté.

« Nous construisons sur le terrain un abri invisible, anti-nucléaire, anti-gravité, ensemble dans un cocon de béton armé jusqu’aux dents. […] Nous ne savons pas trop comment nous y prendre, ni pour faire un feu dans la cour ni pour commencer à être heureux », explique Marie, une des deux narrateurs d’Ici, ailleurs, premier livre de Matthieu Simard à paraître à l’enseigne de la maison Alto.

Avec son chum Simon, la citadine trimballe une mélancolique langueur, dont nous ne connaissons pas d’emblée les raisons, jusque dans une maison abandonnée, sise dans un de ces villages fantômes où tout le monde connaît trop tout le monde, et où Lyne, la serveuse du seul bar des environs, vous servira de la grosse 50, que vous en vouliez ou non.

Évidence dès les premières pages : l’écrivain à succès, ayant beaucoup ausculté la quête amoureuse du jeune homme urbain (le roman de 2005 Ça sent la coupe, récemment porté au grand écran par Patrice Sauvé), se risque à une écriture du lent ensorcellement, en accumulant d’entrée de jeu des scènes d’une étrangeté revendiquée, pleine de métaphores qui ne révéleront leur sens que plus tard.

Entre un épicier sur le point d’abandonner son commerce, une ancienne serveuse sexy moins accueillante que ses rabais ne permettent de le croire et des voisins souriant en permanence comme sur une photo Sears, Marie et Simon apparaissent comme les seuls membres de cette communauté osant encore croire que demain est un ailleurs digne d’être habité.

Ne plus souffrir

C’est bien connu : on ne fuit jamais autant un lieu qu’un passé. Mais la douleur du deuil est une opiniâtre poursuivante, surtout lorsqu’il s’agit de faire la paix avec la mort d’un enfant. En insufflant des éléments de merveilleux à sa chronique d’une tragédie intime, Matthieu Simard donne des allures de fable à ce roman qui tente de toutes ses forces de croire à la possibilité d’un nouveau départ, sans jamais tout à fait parvenir à s’en convaincre.

Peut-on se remettre de toutes les épreuves ? Le garagiste Fisher, lui, pense que non. « Le monde c’est comme des shocks… Des amortisseurs… Tu peux les écraser mille fois, ils vont absorber le coup, mais à m’ment donné, y cassent. Pis quand y cassent, ça se répare pas », suggère-t-il à Marie, dans un passage encapsulant le rapport du roman entier avec la notion d’espoir.

Avec un certain courage, Matthieu Simard abandonne plusieurs de ses outils de prédilection (dont l’humour) pour se soumettre à l’exercice périlleux d’une réelle métamorphose. Il en émerge en envoûtant créateur d’atmosphères anxiogènes, capable de suggérer une émotion sans l’imposer, malgré cette chute d’une violence tranchant inutilement avec la tendresse de son écriture.

Les personnages de ses précédents livres se sont souvent obstinés à ne pas laisser le passage du temps les changer. Les êtres à la dérive d’Ici, ailleurs, eux, ont beaucoup en commun avec la bourgade au coeur de laquelle ils espéraient tout oublier : ils ne rêvent de rien d’autre que d’une mémoire ne s’enracinant pas que dans la souffrance.

« Les petits villages, nous l’apprendrons vite, sont plus étouffants que la ville. Nous venions ici chercher la paix, celle que nous croyions mériter, celle des grands espaces et de l’herbe haute et du silence et de l’absence de gens. Nous nous sommes sauvés de la foule pour enterrer nos petites peines et cultiver nos grands espoirs dans la tranquillité rurale, mais nous avions oublié que c’est dans le désert que les bombes font le plus de bruit. » Extrait de «Ici, ailleurs»

Ici, ailleurs

★★★

Matthieu Simard, Alto, Québec, 2017, 128 pages