Peter Tangvald raconté par ses femmes

Le dramaturge Olivier Kemeid a puisé dans une rencontre faite lors d’un voyage en mer avec sa famille, à l’aube de l’adolescence.
Photo: Stéphanie Capistran-Lalonde Le dramaturge Olivier Kemeid a puisé dans une rencontre faite lors d’un voyage en mer avec sa famille, à l’aube de l’adolescence.

Il y a des rencontres qui n’ont pas besoin d’être très longues pour marquer durablement une vie, une trajectoire, une inclinaison de la pensée… Et celle du dramaturge Olivier Kemeid avec le navigateur norvégien Peter Tangvald en fait certainement partie. C’était en avril 1986, « dans les eaux troubles de la vie de Boqueron à Porto Rico », écrit-il dans son tout premier roman, Tangvald (Gaïa Éditions). L’homme de lettres était alors préadolescent, parti au large pendant une année avec ses parents. Le loup de mer, lui, était là avec sa septième femme, Florence, et son fils, Thomas, double possible du romancier malgré une existence pour le moins singulière : un quotidien sans attaches depuis une naissance en pleine mer 12 ans plus tôt et la perte d’une mère, Lydia, tuée par des pirates alors qu’il n’était même pas en âge de comprendre la violence des hommes.

« Ce jour-là, résume Olivier Kemeid, assis dans son bureau du théâtre de Quat’Sous, qu’il dirige, j’ai rencontré Ulysse et Télémaque, j’étais en présence de deux figures de pure mythologie. » Phénomène étrange : dans le carnet de bord que le jeune Olivier, en sabbatique sur le dos du grand bleu avec sa famille, tenait chaque jour, sans manquement à cette tâche introspective et narrative, les quatre ou cinq jours de cette rencontre n’ont laissé que des pages vides. Pages manquantes que le roman, dit-il aujourd’hui, vient combler.

Les phrases s’y déploient comme un long souffle, comme une houle soutenue sur l’entièreté de cette vie méconnue, celle de Peter Tangwald, circumnavigateur qui aura trouvé le goût de l’évasion dans les décombres de la Deuxième Guerre mondiale, et la mort à 77 ans dans un des terribles ouragans qui, à l’été 1991, ont dévasté les Caraïbes. Entre ces deux points, sur la carte de son existence se sont succédé sept points cardinaux, sept femmes par lesquelles passe Olivier Kemeid pour remonter le fil de cette quête sans relâche d’un ailleurs au-delà de la ligne d’horizon.

Façonné par les femmes

 

« Les femmes de Peter, ce sont elles qui l’ont façonné et qui l’ont changé, résume le dramaturge devenu primo-romancier. Comme beaucoup de navigateurs, il était misanthrope, mais ce n’était pas un ermite. Il était en rupture avec la civilisation, mais pas avec l’amour, pas avec la famille et surtout avec cette idée de construire une arche de Noé » pour se préserver de la violence d’un monde qui, même en pleine mer, est venu à plusieurs reprises le rattraper. Avec la mort de la mère de Thomas, au matin du 20 février 1979 au large de l’atoll de Bancoran dans l’archipel des Philippines. Et puis avec celle d’Ann, son avant-dernière femme, au large de la Grenade, le 26 janvier 1984, percutée par la violence de la bôme de L’Artemis, un voilier qu’il avait construit lui-même, bôme mise en mouvement par un capteur de vent bloqué par du linge mis à sécher au grand vent. Tangvald entrait ainsi dans la légende des « marins sous le titre du plus triste vagabond de la voile », écrit Olivier Kemeid, qui se souvient de cette vie hors du commun que le navigateur lui a racontée dans sa jeunesse lors d’un moment fort qu’il romance dans son bouquin.

« On descend la grand-voile dans l’écoutille centrale pour faire un écran, relate-t-il en entrevue. Un autre bateau nous passe une génératrice et avec une machine à diapos, il nous montre sa vie, la naissance de Thomas, les photos de la reconstitution avec la police des Philippines de la scène de crime, lorsque Lydia est abattue sous ses yeux, lorsque Thomas s’accroche à sa jambe. J’ai les yeux écarquillés. Peter Tangvald est un conteur. Il repasse sa vie en photos sans doute comme un processus de guérison. Et moi, je n’arrive pas à croire que quelqu’un a pu avoir une telle existence. »

Olivier Kemeid avoue avoir songé à ce récit pendant 15 ans, avant de passer les cinq dernières années à l’écrire. « Pour moi, cela ne pouvait pas être autre chose qu’un roman. Il n’y a pas de dimension théâtrale dans la vie de Peter Tangvald, qui relève surtout de l’odyssée. » Odyssée dont les grandes lignes, même si elles tracent les contours d’une figure maritime éloignée de la réalité des citadins, des sédentaires, des habitants de la terre ferme, finissent toujours par interpeller.

Déraison aquatique

 

En guise d’introduction, Olivier Kemeid cite le philosophe Michel Foucault sur la raison qui, dans l’imaginaire occidental, a toujours été associé à la terre ferme, alors que « la déraison, elle, a été aquatique depuis le fond des temps », écrivait-il dans L’eau et la folie en 1963. Déraison, misanthropie, fatigue de ce combat perpétuel face à la vie quotidienne et au vivre-ensemble : les thèmes remontent à la surface, comme l’écume des vagues, lorsqu’on suit ces mers tangibles et symboliques sur lesquelles Tangvald a fait avancer son voilier. Ils font aussi réfléchir les lecteurs sur cette fuite en avant, cette lâcheté qu’un navigateur comme lui peut partager avec un citoyen cherchant sans cesse à être en contradiction avec son présent, admet le dramaturge-romancier.

« On peut aussi y voir la métaphore de l’artiste, dit Olivier Kemeid, celle de sa quête absolue pour décrire une société avec laquelle il est profondément en rupture. Peter Tangvald était aussi ça », tout en ayant été aussi cette source d’inspiration inconsciente chez l’auteur qui, en dévoilant ce texte, constate tous les points de convergence avec son oeuvre théâtrale. « Les trois quarts de mes pièces parlent de la relation père-fils, de l’errance, du voyage, dit-il.L’énéide, une de mes premières pièces, prend racine dans l’Odyssée d’Ulysse », alors que son Tangvald s’adresse au final à Thomas, fils de Peter, que le romancier aime voir comme Télémaque, et dont la disparition en mer, en 2014, est venue accélérer l’écriture de ce bouquin.

« Je voulais transmettre cette mémoire », dit-il, comme pour rappeler le destin de ces gens fuyant le groupe de peur des violences, des injustices, des abominations que le vivre-ensemble peut faire émerger, sans pour autant trouver dans l’ailleurs cette paix qui, nous rappelle Peter Tangvald malgré lui, a tout d’un concept illusoire.



Un roman édité en France

La question lui est posée, et il a la réponse : c’est par une maison d’édition française qu’Olivier Kemeid voulait être édité, non pas par snobisme, mais « pour avoir une nouvelle virginité », pour passer de dramaturge à romancier, sans complaisance, sans étiquette. « Je voulais que le livre soit édité pour ce qu’il est et non pas pour celui qui l’a écrit, explique-t-il. Je ne voulais pas que l’objet, qui est si fragile, si sensible, devienne le roman de l’homme de théâtre. » Envoyé comme une bouteille à la mer à plusieurs éditeurs, c’est Gaïa Éditions, maison dans le giron d’Actes Sud, que Tangvald a trouvé son port d’attache. Sorti fin août en Europe, il est depuis porté par une voile gonflée par ce vent arrière qui se prépare désormais à souffler ici.

Tangvald

Olivier Kemeid, Gaïa Éditions, Paris, 2017, 224 pages



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