L’orfèvrerie langagière de David Turgeon

Écrivain aux inclinaisons politiques, David Turgeon laisse saillir au passage son exaspération envers les patrons misogynes.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Écrivain aux inclinaisons politiques, David Turgeon laisse saillir au passage son exaspération envers les patrons misogynes.

Qui au Québec sait écrire des phrases comme celle-ci ? « Tous les modèles ne s’abandonnaient pas avec autant d’aise ; certains ne s’abandonnaient même pas du tout ; et Simone s’efforçait d’apprendre à reconnaître cette honte pudique, souvent bien cachée sous des dehors braves car chacun ne demandait qu’à plaire à Simone, à lui donner le matériau dont elle faisait son art, cet art sur lequel elle semblait posséder une si juste souveraineté que toute récalcitrance du modèle eût semblé un exercice d’insoumission, une preuve d’illégitimité. » Réponse : personne, sauf David Turgeon.

Fidèle à ses retorses habitudes, le finaliste du Prix littéraire des collégiens en 2016 (pour Le continent de plastique) emploie dans Simone au travail le subterfuge du roman pour inventer une langue aux habits faussement surannés, mais au rythme toujours primesautier, dans une perspective que l’on qualifierait de ludique, si cet adjectif n’avait pas été confisqué par toutes sortes de gens détestables.

Que raconte donc ce quatrième roman de l’auteur aussi connu pour son travail de bédéiste ? C’est compliqué. L’écrivain se moque d’ailleurs lui-même de son intrigue intentionnellement alambiquée et de ses « histoires tarabiscotées », ainsi qualifiées par un narrateur lucide. Contentons-nous de ceci : Simone, dessinatrice réputée pour ses oeuvres érotiques créées avec modèle(s), doit bientôt épouser Fabrice Mansaré, fils de l’autocrate à la tête de Port-Merveille, sur le point d’être dégommé. Ce futur mari, aussi appelé Charles Rose, doit ramener au pays un précieux diamant, le Suprême Orchestre. Vous suivez ? Nous non plus.

Imaginez plutôt — ce sera plus simple — la parodie savante et espiègle d’un polar géopolitique d’abord écrit en langue étrangère, qui aurait été portée au français par un traducteur-orfèvre, nourrissant une passion ne pouvant être réprimée pour l’adverbe peu usité et pour la périphrase joueuse.

De digression en digression

 

David Turgeon demeure à travers Simone au travail le maître de la digression jubilatoire, au point où cette histoire de diamant ressemble souvent à une excuse lui permettant de gloser autour de questions graves comme l’art d’enchaîner parfaitement les titres obscurs pour le DJ d’un bar, ou celui, encore plus sibyllin, du magasinage en compagnie d’une princesse. L’inventivité jaillit jusque dans les moindres détails et la description de la chanson Coupez coupez, interprétée par la nouvelle présidente de Port-Merveille, révèle à nouveau l’auteur en grisant critique musical (bien qu’il s’agisse d’un morceau complètement fictif).

Écrivain plus politique que le premier coup d’oeil ne le suggère, Turgeon laisse saillir au passage son exaspération envers les patrons misogynes ou à un monde du travail étouffant. Difficile de ne pas entrevoir l’esquisse de la société dont il rêve quand une femme prend la tête d’un pays, que les mines de diamants y sont nationalisés et que le cabinet ministériel est composé de « députés de la coalition sociale-démocrate ainsi que des musulmans modérés ». L’engagement a rarement le chic de se manifester avec autant de subtilité.

Référentiel mais pas masturbatoire, amusant mais pas trop volontairement comique, digressif mais pas confus, Simone au travail est un voyage au pays d’un imaginaire plaçant son érudition, sa verve et sa folie au service du plus suave des plaisirs : celui qui élève l’intelligence.

Simone au travail

★★★ 1/2

David Turgeon, Le Quartanier, Montréal, 2017, 288 pages

À voir en vidéo