Un peu de repos pour les poqués

Olivier Sylvestre livre des textes qui nous aggrippent au collet.
Photo: David Afriat Le Devoir Olivier Sylvestre livre des textes qui nous aggrippent au collet.

Le livre s’appelle Noms fictifs, pour des raisons tenant autant de l’éthique que d’un désir ne pas se cheviller à l’anecdote. La fiction, c’est connu, sait parfois mieux nommer le réel que le strict reportage. Reste que les poqués éternels déposant périodiquement leur croix dans le vestiaire de Répit-Toxico, Olivier Sylvestre les connaît pour vrai.

« Ceux qu’on appelle les récurrents, je suis toujours content de les revoir, même si je sais que s’ils arrivent chez nous, c’est qu’ils ne sont pas bien », explique celui qui travaille dans un centre de répit pour toxicomanes depuis onze ans. « Accueillir Fantasio, Spok ou Esmeralda, c’est chaque fois comme retrouver de vieilles connaissances. Et ce qui est le plus fascinant, c’est de constater qu’après tant d’années de consommation et d’itinérance, ils cherchent encore une issue. Ça, c’est vraiment beau. »

La beauté de ce monde où tout est toujours à recommencer ne se donne évidemment pas à voir au premier coup d’oeil. C’est par-delà les odeurs indicibles, les visages mangés par le crack et la violence toujours sous le point d’éclater que le cofondateur de la compagnie de théâtre Le Dôme s’acharne à la trouver, en sublimant le quotidien d’hommes et de femmes passés maîtres dans l’art de surnager.

C’est sûr que ça prend de la motivation pour s’en sortir, mais un coup que t’as la motivation, il y a tellement d’obstacles sur ta route. Il ne faut pas oublier qu’on vit dans un système capitaliste qui favorise les gens productifs ayant déjà des moyens financiers et humains.

Il y a donc beaucoup de tendresse dans ces brefs portraits en vers d’existences sisyphéennes. Il y a aussi, forcément, beaucoup de colère dans ce procès à charge qu’échafaude Sylvestre contre le discours du si-tu-le-veux-tu-le-peux, et autres ubiquitaires phrases toutes faites, qu’affectionne notre époque. On l’entend, étouffé, dans la voix de son narrateur, ainsi que dans celles des usagers, douloureusement lucides, dont ils tentent d’apaiser la souffrance.

« Plusieurs de nos habitués sont pris dans un engrenage. Ils vont aller en thérapie, retourner dans la rue, se remettre à consommer, commettre des délits, être arrêtés, aller en prison, revenir chez nous, puis on va les envoyer en thérapie, et ça recommence. C’est sûr que ça prend de la motivation pour s’en sortir, mais un coup que t’as la motivation, il y a tellement d’obstacles sur ta route. Il ne faut pas oublier qu’on vit dans un système capitaliste qui favorise les gens productifs ayant déjà des moyens financiers et humains », rappelle l’intervenant, visiblement agacé par ceux qui en appellent bêtement à la volonté de changer des toxicomanes.

La volonté, ce n’est, comme de raison, pas tout. Sortir de la rue et de la drogue suppose souvent des détours par un univers digne de Kafka, constate-t-on dans Noms fictifs, en contemplant ce téléphone rouge que fait parfois sonner, dans le bureau des intervenants, « la mystérieuse responsable des admissions en désintoxication que personne n’a jamais vue ». Olivier Sylvestre évoque aussi en entrevue les procédures pénibles auxquelles doit se soumettre celui qui a depuis trop longtemps élu domicile dans la marge, afin d’obtenir une carte d’assurance-maladie.

« Malgré tout ça, notre job, pour 24 ou 48 heures, c’est d’y croire avec eux, insiste celui qui refuse avec autant de vigueur les lunettes roses que le désespoir. Notre job, c’est d’essayer de trouver une solution. Et dans l’immédiat, quand quelqu’un se présente chez Répit-Toxico, cette solution-là, c’est souvent juste une lasagne et un lit. »

Société curative

Georges-Émile, fin soûl, torse nu, hurle sur Saint-Denis pendant le Festival Juste pour rire sous les regards de passants qui peinent à camoufler leur dégoût. Georges-Émile sera bientôt maîtrisé par une horde d’agents de sécurité, avant d’être transporté à l’hôpital. C’est ce que raconte Ogre, un des textes les plus implacables de Noms fictifs, écrit par Olivier Sylvestre comme s’il nous agrippait au collet.

« Derrière ses hurlements de fauve / ses gestes désordonnés / vous y avez lu quelque chose / quelque chose de beau / comme un plaidoyer », suppose-t-il, en s’adressant au témoin de cette scène. « Un plaidoyer en bonne et due forme / pour une société plus juste / pour plus de logements sociaux et moins de tours / à condos / pour des ressources en santé mentale et en / dépendance mieux financées / […] et pour un regard un peu plus humain porté sur / les gens comme lui / par les gens comme vous et moi […] »

Par où commencer, afin qu’advienne ce nouveau monde ?« La solution, elle se trouve principalement en éducation et en culture,martèle l’auteur. Je ne donne pas dans la généralisation quand je dis que les gens qui viennent nous voir proviennent majoritairement de quartiers défavorisés, de poches de pauvreté où l’école n’est pas valorisée. »

« Le problème, poursuit-il, c’est qu’on est dans une société curative, plutôt que dans une société éducative. Nos politiciens nous répètent qu’on est pauvres, mais on est riches. Plus on croit à cette rhétorique-là, plus on perpétue des façons cruelles et inhumaines de traiter les gens. Dans le centre où je travaille, si t’as moins de 25 ans, t’es prioritaire. Si t’es enceinte ou si t’as des enfants à charge, t’es prioritaire. La clé, pour moi, globalement, elle est là. On investit dans la santé parce que les boomers veulent avoir des soins jusqu’à 112 ans, mais l’espoir, il se trouve chez les jeunes. »

Noms fictifs

Olivier Sylvestre, Hamac, Québec, 2017, 314 pages