Le livre audio québécois ne peut-il vivre qu’à travers les géants du Web?

Le livre téléchargeable serait en plein essor. Audible, un géant du secteur, vient d’ajouter 100 titres canadiens à son offre, dont Nelly Arcand et Michel Tremblay.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le livre téléchargeable serait en plein essor. Audible, un géant du secteur, vient d’ajouter 100 titres canadiens à son offre, dont Nelly Arcand et Michel Tremblay.

L’appétit est aux produits audio. Les baladodiffusions et les séries radio à thème qu’on peut télécharger et écouter, branché sur son téléphone intelligent, dans le métro, la voiture, ou en marchant le nez au vent, voient leur popularité augmenter. Sous ce souffle favorable, le livre audio téléchargeable vogue, selon certains, avec des voiles bien gonflées. Mais pour autant qu’il soit gratuit, ou trop peu cher pour que les éditeurs d’ici arrivent à le produire, répondent les autres. Avec l’arrivée cette semaine du service Audible, d’Amazon, sur le marché canadien du livre audio, et avec deux autres Goliath du marché numérique qui prépareraient leur offensive québécoise, une question se pose : le livre audio ne peut-il exister ici qu’à travers les géants ?

Il faut d’abord différencier le livre-disque du livre téléchargeable. Le premier trouve une place, toute petite, en librairie. Les ventes restent stables, autant sur le site Leslibraires.ca et dans les chaînes Renaud-Bray et Archambault que chez Gallimard, ou Coffragants, qui en produit depuis 1995 — leur premier opus, petit voyage dans le temps, a été enregistré par une Marie Eykel dans sa splendeur post-Passe-Partout sur une bonne vieille cassette à rubans.

« C’est très stable au niveau des ventes, indique Émilie Laguerre, directrice du marketing chez Renaud-Bray/Archambault. Et il n’y a pas de comparaisons à faire avec le livre papier : c’est peut-être 1 % de ses ventes. Ce sont surtout des romans, des polars, français ou en traduction de l’étranger, et des ouvrages de croissance personnelle. Mais c’est aussi parce que l’offre en audio est limitée à ces catégories littéraires. »

Vrai qu’on n’écouterait pas un livre de recettes, pourtant si populaire ici au palmarès quand il est dans sa peau de papier. Le fait que le livre-disque soit assez cher, croit la spécialiste du marketing, contribuerait à sa popularité limitée. La vérité sur l’affaire Harry Quebert, de Joël Dicker, par exemple, se détaille 45,95 $ en disque, alors que le poche est vendu à 14,95 $. Les 670 pages du bouquin imposent un grand oeuvre de mise en lecture. Man, de Kim Thuy, et ses 152 pages narrées par l’auteure, se détaille 18,95 $ en mp3 et 24,95 $ en format papier.

Le livre téléchargeable, lui, entièrement immatériel, serait en plein essor, si on en croit non seulement le patron d’Audible, mais aussi Radio-Canada, qui a lancé sur Première Plus des propositions de livres audio il y a deux ans. « Le succès confirme l’appétit des auditeurs pour toutes sortes de produits à la carte, a indiqué Patricia Pleszczynska, directrice générale Radio, audio et Grand Montréal à Radio-Canada. Le livre audio chez nous est particulier ; on crée des produits différents. Pour L’avalée des avalées de Réjean Ducharme, on a fait une simple mise en lecture. D’autres fois, on fait des produits connexes. Autour d’À toi, on a réuni les deux auteurs, Kim Thuy et Pascal Janovjak, pour une série de baladodiffusion. » Leur catalogue compte 70 livres audio et devrait atteindre les 100 titres d’ici l’hiver. L’initiative est seulement francophone ; elle n’a pas son pendant du côté de CBC.

Audible, de son côté, propose un abonnement mensuel, un buffet d’oralité livresque pour 14,95 $ par mois. Radio-Canada offre ses livres gratuitement. Est-ce dire qu’on aime le livre audio mais seulement quand il est très, très peu cher ? Chez Renaud-Bray, Mme Laguerre serait portée à croire que oui. « La moitié de nos ventes de livres-disques sont faites à des bibliothèques », qui ensuite les prêtent sans frais. Effectivement, dans les bibliothèques de la Ville de Montréal, leur taux de rotation est le même que celui des livres papier. En 2016, l’inventaire était de 21 000 livres audio, qui ont suscité 48 000 prêts, a indiqué la relationniste Linda Boutin.

Un Québec littéraire international ?

Depuis hier, 100 livres canadiens, en anglais ou en français — car ce n’est pas ici qu’on recoudra les deux solitudes littéraires —, lus par des comédiens professionnels, se sont ajoutés aux 300 000 titres du catalogue international d’Audible. Ceux de Nelly Arcan, Michel Tremblay, Marie-Renée Lavoie et Jean-Jacques Pelletier en sont. Le mur mitoyen, de Catherine Leroux, lu par la comédienne Julie Le Breton, est offert gratuitement en essai ; il est aussi, et là se trouve peut-être l’intéressante brèche pour les éditeurs d’ici, sur le site français d’Audible.

En plus du Mur, l’éditeur d’Alto, Antoine Tanguay, a cédé les droits de quatre titres à Audible. « Leur intérêt me semble sincère,a-t-il expliqué, et si l’on considère l’absence de modèle d’affaires concluant dans le domaine au Québec, mis à part l’excellente initiative de Première Plus, ainsi que l’emploi d’acteurs et de producteurs locaux, il y a de quoi être optimiste. Les termes financiers, modestes mais honnêtes, ont satisfait mes auteurs. Si l’arrivée d’Audible provoque l’essor du livre audio, et ce, peu importe qui produit, que ce soient des éditeurs ou des entreprises privées locales, ce sont les auteurs, je crois, qui en sortiront gagnants. »

Richard Prieur, directeur général de l’Association nationale des éditeurs de livres, était plus mitigé. « Il faut se demander quels véritables efforts ils sont prêts à fournir pour diffuser notre contenu. Si c’est comme pour le livre papier québécois sur la plateforme de vente d’Amazon, on peut douter du succès de l’entreprise. Et ça pourrait prendre des allures de cheval de Troie pour notre culture si leur diffusion d’audiolivres en français n’est pas efficace, amenant plutôt des utilisateurs francophones à s’alimenter de plus en plus en titres de langue anglaise, qui sont plus nombreux, et plus faciles à trouver. On parle quand même de 100 ouvrages canadiens [anglais et français] sur 300 000 titres ! »

Percer la France par la voix

Le grand manitou d’Audible, Don Katz, affirme de son côté être plus que conscient des spécificités culturelles et de marché de chaque territoire où Audible met les pieds, et s’attarder à trouver consultants et conseillers sur place. Qui sont-ils ici ? Motus. Le fondateur, p.-d.g. et lui-même auteur tenait à rappeler que sa compagnie est « entièrement autonome » par rapport à Amazon. Par sa plateforme internationale, peut-on imaginer des échanges francophones plus fluides, entre la France et le Québec pour commencer, quitte même à offrir, comme ce fut le cas en doublage cinématographique pendant quelques années d’or, des lectures de livres français aux comédiens québécois ? M. Katz avoue ne pas y avoir pensé, mais dit trouver l’idée intéressante. « Il faut savoir que la France n’est pas le marché où nous performons le plus, a-t-il toutefois précisé, contrairement à l’Australie, par exemple, où l’enthousiasme nous surprend. Les éditeurs français ont une approche qui reste traditionnelle, et il est difficile de les secouer. »

Certains éditeurs contactés, qui ont préféré ne pas être nommés, ont précisé qu’Audible était très agressif dans sa négociation de contrat. « Amazon et Google ont été somme toute très passifs, pour ne pas dire discrets, sur le marché du livre numérique au Québec, a analysé un observateur du milieu. Amazon est très discret même dans le marché du livre imprimé. Ce n’est peut-être pas un hasard si on sent un intérêt pour le marché naissant du livre audio, où ils semblent vouloir être à la fois plus visibles et plus actifs. Il y a une grande différence dans ces marchés : les premiers [livres imprimés et numériques] sont largement réglementés [officiellement, par la loi, ou de facto, par des pratiques interprofessionnelles]. Rien de tel dans le livre audio. Le marché est essentiellement libre de contraintes — en situation parfaite pour un scénario de winner-take-all. »

Mais encore faudrait-il qu’il y ait quelque chose à prendre, et que les « lecteurs-écouteurs » soient prêts à payer.

1 commentaire
  • Stéphane Leclair - Abonné 15 septembre 2017 07 h 52

    Note en bas de page

    Audible offre des livres à 15$ chacun (10 euros sur Audible.fr) parce que les livres en question sont protégés contre la copie. L'utilisateur peut écouter à volonté, en permanence, les titres qu'il a acquis via le service, mais peut difficilement en faire une copie pour des amis, et ne peut évidemment pas les revendre. On peut supposer que ça fait partie du calcul des éditeurs qui choisissent d'y publier des titres.