Lola Lafon et le refus de la civilisation

Patricia Hearst avait adhéré à l’idéologie marxiste de ses ravisseurs.
Photo: Associated Press Patricia Hearst avait adhéré à l’idéologie marxiste de ses ravisseurs.

« J’ai écrit ce roman dans une France post-attentats, avec en tête l’image des jeunes filles qui partent rejoindre ceux qu’on combat et font des choses incompréhensibles », glisse, prudente, l’auteure de Mercy, Mary, Patty.

Là s’arrête pour Lola Lafon le rapprochement entre l’actualité récente et le cas Patricia Hearst, cette Américaine de 19 ans kidnappée dans les années 1970 par un groupuscule révolutionnaire armé, qui a inspiré à l’écrivaine française de 43 ans son cinquième roman.

Concrètement, pas de comparaison possible à ses yeux entre les jeunes filles qui de nos jours embrassent la cause du groupe armé État islamique, commettant les pires atrocités, et cette petite-fille du magnat de la presse millionnaire William Randolph Hearst, lequel a servi de modèle à Orson Welles pour son film Citizen Kane. Même si Patricia Hearst a fini par épouser la cause de ses ravisseurs…

« Quand on s’engageait aux États-Unis dans les années 1970, c’était pour des causes humanitaires. Ce n’est pas du tout la même histoire qui se déroule aujourd’hui », plaide Lola Lafon, rencontrée sur la terrasse d’un café parisien. Elle fait référence, en outre, aux textes à portée marxiste produits par les ravisseurs de l’héritière, l’Armée de libération symbionaise (SLA). « Ils voulaient nourrir les gens, combattre l’injustice. Alors que les jeunes filles qui s’engagent auprès de Daech [groupe armé État islamique] aujourd’hui, si elles n’ont pas vu sur Internet qu’on décapite des gens… »

Photo: Flammarion L'écrivaine Lola Lafon

Ce qu’on peut comparer par contre, avance la romancière, ce sont les questions que ça nous pose. Entre autres celle-ci : « Comment expliquer que des jeunes filles dont on imagine que la vie va être confortable, à qui on présente un monde qu’on trouve correct, accueillant, rejoignent le camp des ennemis et s’y trouvent mieux qu’avec nous ? Ce qu’elles nous disent, c’est : “Je suis désolée, mais moi, votre monde, je n’en veux pas.” »

C’est un motif qui se répète depuis longtemps, avance Lola Lafon. Dans son livre, elle évoque les cas de deux jeunes Blanches américaines, Mercy Short et Mary Jamison, enlevées par des tribus amérindiennes aux XVIIe et XVIIIe siècles. Toutes deux refusèrent de réintégrer leur famille.

Trouver la liberté dans sa captivité

« C’est paradoxal, indique Lola Lafon, mais dans leur captivité, elles ont trouvé un espace de liberté plus grand que chez elles. Très concrètement, elles sont dehors, elles ne sont plus dans leur cuisine ou à l’église, elles apprennent à faire des choses de leurs mains, coupent du bois, et nouent des liens avec les femmes indiennes. Donc, elles ne veulent pas rentrer… et leur refus est vu comme un refus de la civilisation. »

Dans le cas de Patricia Hearst, qui est allée jusqu’à braquer une banque avec ses ravisseurs, arme au poing, elle a été arrêtée avant de subir un procès retentissant. Condamnée à sept ans de prison, elle a vu sa peine réduite à deux ans par le président Jimmy Carter, avant d’être graciée par le président Bill Clinton et de rentrer dans le rang.

« Évidemment, quand on risque la prison à perpétuité, ça ne rigole pas, laisse tomber Lola Lafon. Il n’empêche qu’un moment donné, ajoute-t-elle, on ne sait pas trop ce qui s’est passé, il y a eu une faille. Et c’est cette faille qui m’intéresse. »

Entremêlant réalité et fiction, comme elle le faisait dans son roman précédent, La petite communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), tournant autour de la gymnaste Nadia Comaneci, l’auteure fait intervenir dans Mercy, Mary, Patty des personnages inventés. Dont trois femmes, d’âges différents, fascinées par le cas Patricia Hearst, à plusieurs années d’intervalle.

« D’un point de vue narratif, explique Lola Lafon, je trouvais intéressant que ça fasse écho, sur plusieurs époques. Le cas Hearst, c’est comme un virus qui se passe sur 40 ans. Ces femmes vieillissent, elles évoluent. Et il reste les questions qui les travaillent. Des questions qui finalement demeurent ouvertes : Est-ce qu’on est vraiment libre ? Qu’est-ce que c’est, le libre choix ? Quelle est la partie de nous-mêmes qu’on a vraiment choisie ? »

Une jeune fille toxique

Mercy, Mary, Patty commence au moment de la préparation du procès. Une professeure américaine établie en France est chargée par les avocats de Patty Hearst d’établir un dossier pour sa défense, dans le but de prouver que la jeune fille a été manipulée par ses ravisseurs.

L’intellectuelle en viendra à s’interroger sur sa propre vision des choses au contact d’une jeune assistante. Ensemble, elles vont décortiquer les nombreux articles de journaux consacrés à l’affaire et écouter en boucle les bandes enregistrées que la captive faisait parvenir à ses parents, tenus de fournir une rançon.

La question au centre du roman est : Patricia Hearst a-t-elle effectivement subi un lavage de cerveau de la part de ses geôliers d’extrême gauche ou a-t-elle choisi consciemment d’épouser leur cause, posant par là un acte d’émancipation, dans un rejet absolu des valeurs bourgeoises, capitalistes, sexistes et racistes associées en outre à sa famille…

L’ouvrage laisse planer le doute. Mais laisse entendre que Patricia Hearst aurait très bien pu choisir son camp. « C’est pour ça qu’on l’a passée en procès, avance la romancière. Beaucoup plus pour son changement d’opinion sur le capitalisme que pour le vol à main armée auquel elle a participé. C’est plus ce qu’elle pense qui est en procès que ce qu’elle a fait : elle est celle qui menace quand même l’hégémonie, le parfait modèle américain. »

De l’avis de Lola Lafon, Patty Hearst a été vue comme un vrai danger quand elle s’est convertie à la cause de ses ravisseurs d’extrême gauche. « Parce que si une fille, blanche, grande bourgeoise, richissime comme elle, pouvait être convaincue par des idées comme celles-là, potentiellement toutes les jeunes filles pouvaient l’être. »

Mercy, Mary, Patty

Lola Lafon, Actes Sud, Arles, 2017, 240 pages