L’écriture sensuelle et organique d’Audrée Wilhelmy

Audrée Wilhelmy compose à petites touches, dans «Le corps des bêtes», un univers unique gorgé de sève et de silence.
Photo: Annik MH de Carufel le Devoir Audrée Wilhelmy compose à petites touches, dans «Le corps des bêtes», un univers unique gorgé de sève et de silence.

Au coeur du nouveau roman d’Audrée Wilhelmy, son troisième, palpite un lieu nouveau mais toujours en forme de « territoire rugueux ». Et vibre une préadolescente aux pouvoirs singuliers, Mie, qui pose sur le monde autour d’elle une curiosité insatiable et qui éprouve sans patience l’éveil de ses sens.

L’écrivaine née à Cap-Rouge en 1985 poursuit la construction d’un univers unique, porté une fois encore par une écriture riche, sensuelle et organique. Une sorte de monde à part dans lequel évoluent quelques personnages, toujours, encore, attachés à leur enfance.

Avant de vivre à Sitjaq, la famille Borya mangeait sa misère à Seiche, à huit heures de marche, en saumurant des poissons. Des années plus tard, elle vit désormais dans un phare dont elle s’occupe, face à une mer qui a repris la moitié de ses membres.

Sevastian-Benedikt, l’aîné, une sorte de « géant massif » qui a tourné le dos à la mer, vit dans la forêt la plupart du temps, à l’abri des humeurs du large, chasseur-cueilleur qui fait vivre toute la famille.

Osip, le cadet, observe la plage depuis le balcon du phare, où il passe le plus clair de son temps. À dix-neuf ans, gardien des lieux, son regard ne quitte l’horizon du large que pour se fixer sur les formes de Noé, une étrangère aux « manières de sauvageonne » qui marche pieds nus, mange avec ses doigts et déchire ses robes sans les repriser. Noé est la femme de son frère.

Quatre ans après Les sangs (Leméac, 2013), mais dans la foulée d’Oss (Leméac, 2011), qui appartient à un même cycle, Le corps des bêtes nous ramène Noé longtemps après qu’elle a quitté Oss, « très petit village de sel et de roches ».

Celle que tout le monde appelait la Petite dans le premier roman d’Audrée Wilhelmy a un jour débarqué à Sitjaq après quinze années d’errance, avec pour tout bagage d’étranges cicatrices qui lui mangent le dos. Elle va s’unir avec le fils aîné des Borya, accouchant tour à tour d’enfants dont elle ne veut pas et qui occupent la Vieille, mère effacée de ce clan de naufragés. Noé, « rustre et pleine de grâce », qui « ne parle pas à moins d’en avoir envie », semble vivre dans son monde. Ce qui n’empêche pas les deux frères de se la partager.

Elle habite seule, par choix, dans une cabane posée sur la grève, au milieu d’un fouillis indescriptible, mûrissant en silence des projets de grand départ auxquels elle va devoir vite renoncer. En lieu et place, elle se mettra à couvrir les murs de dessins fantasques au fusain qui semblent résumer sa vie et à fabriquer d’étranges sculptures animalières. Autant de façons de s’extraire d’un réel qui peut-être — qu’en sait-on ? — ne lui suffit pas.

L’une de ses filles, Mie, vraie protagoniste du roman, peut « emprunter » à volonté le corps de mammifères, d’oiseaux, de poissons ou d’insectes. C’est son secret, entre chamanisme et fantastique, son moyen d’assouvir sa curiosité envers un monde « qu’elle essaie d’entendre tout entier ». Et une manière de métaphore de la littérature elle-même.

« Toujours, elle a emprunté le corps des bêtes oiseaux et poissons, mammifères, insectes minuscules. Elle peut sentir les courants chauds et froids sous les ailes des cormorans, le travail de l’eau dans les branchies des requins ; ses doigts et ses orteils devinent le relief des pierres sous les coussinets des renards… »

Mie vient tout juste d’avoir douze ans et quelque chose l’intrigue : « Elle connaît son corps habillé. Elle l’a fouillé sous les vêtements, sous les laines ; elle l’a exploré malgré les obstacles du linge (main bloquée par la couture des culottes, tissu rêche contre les phalanges). Elle connaît les lèvres et leur forme de fleur, la fente qui est creuse comme un marécage — quand elle y entre les doigts, ils sont aspirés vers l’intérieur, comme le pied dans la vase qui s’enfonce et qu’il faut ensuite tirer pour l’extirper —, le cul plus sec que le reste et les poils qui se mêlent autour. »

Se sentant prête, elle demandera sans rougir à Osip, son oncle, de lui apprendre « le sexe des humains ». Une expérience à laquelle elle a brièvement goûté à travers les animaux dans lesquels elle s’est incarnée : grue, loutre, ourse. Osip, troublé, y répondra-t-il ?

Audrée Wilhelmy compose à petites touches, dans Le corps des bêtes, un univers unique gorgé de sève et de silence, luxuriant au possible, touffus, sans morale. Un petit tour de force d’audace et de sensualité, porté sans fléchir par une écriture ronde à la précision sans faille. Un livre brûlant qui explore à haute altitude un aspect trop souvent évacué de la condition humaine : notre propre animalité.

« Mie est la grue sans effort. Son souffle s’accorde à celui de la bête. Ses mains mollissent et ses jambes et son cou. L’animal ne se pose aucune question. Elle non plus. Elle est comme les autres : elle soulève le foin de mer et débusque les oursins, les moules cachés dessous. Elle ne les goûte pas. Elle ne les sent pas. Elle en perçoit la texture avec son bec. Rêche ou lisse. Comestible ou non. De la gueule au jabot, les aliments glissent, ils s’entassent contre le cœur et restent là. » Extrait de «Le corps des bêtes»

Le corps des bêtes

★★★★

Audrée Wilhelmy, Leméac, Montréal, 2017, 160 pages