L’ode à la vie de Stéphanie Filion

Le récit que signe Stéphanie Filion fait émerger une tonalité lascive, douce et lumineuse.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le récit que signe Stéphanie Filion fait émerger une tonalité lascive, douce et lumineuse.

O-uchi-gari. En japonais, le concept, puisé dans le vocabulaire du judo, signifie « grand fauchage intérieur », mouvement qui entraîne la chute de son partenaire par fauchage d’une jambe pour induire un important déséquilibre arrière.

Fauchage. Déséquilibre. Chute. Voilà ce qui illustre aussi très bien la condition de Jeanne, habitée par l’horreur d’un drame personnel, par la violence de deux départs précipités, et qui, pour ne pas se laisser submerger par la fatalité, quitte le Québec pour le Liban, même si le gouvernement canadien ne recommande pas à ces citoyens de voyager là-bas, précise-t-elle.

Jeanne est photographe à la recherche de la paix et d’une nouvelle vie au contact de l’histoire de la mort et des sépultures anciennes. Paradoxalement. Elle va se laisser absorber par la nécropole phénicienne royale de Byblos, lieu du dernier repos des nobles et des rois de ce temps, par la tombe du roi Ahirma, par les puits funéraires, par les sarcophages, mais surtout par les yeux et la douceur de Julien, qu’elle va rencontrer dès les premiers jours de son arrivée au Liban.

Il habite Paris. Il est de passage lui aussi au pays des cèdres pour y participer à un championnat de… judo. Une des âmes est solide, l’autre moins. Très vite, elles vont se voir, se connaître et faire un bout de chemin ensemble.

Jeanne fuit pour se retrouver. « Je me suis retirée de mon corps en me rabattant sur la photographie, où j’étais en quelque sorte à l’extérieur de moi-même. J’ai suivi des cours, des classes de maître, j’ai lu et surtout j’ai pris des photos. Je pouvais d’un clic arrêter le temps, le fixer, l’immortaliser. » Elle tutoie aussi la mort pour l’apprivoiser, pour relativiser sans doute ce qu’elle a perdu en l’inscrivant dans l’échelle d’un temps, d’une humanité, de cette humanité qu’elle veut tutoyer de nouveau pour ne pas arrêter d’exister.

Avec son personnage principal en reconstruction, en attente d’une mue salvatrice, le premier roman de Stéphanie Filion laisse l’élégance de son texte dévoiler un voyage intérieur qui trouve ses points d’ancrage dans la confrontation avec un autre territoire, une autre chaleur, une autre culture, un autre homme, et surtout avec ces subtils décalages qui facilitent les mises en perspective. La quête de sens de Jeanne se dévoile par fragments, sans jamais sombrer dans les excès d’une rhétorique un peu trop introspective qui puiserait un peu trop dans la douleur pour se faire consoler. Le récit fait plutôt émerger une tonalité lascive, douce et lumineuse sur une trame délicatement brodée où chaque indice apparaît comme des balises successives le long d’une piste d’atterrissage. Piste sur laquelle Jeanne finit ultimement par se poser.

Grand fauchage intérieur

★★★ 1/2

Stéphanie Filion, Boréal, Montréal, 2017, 174 pages