«La vie rêvée des grille-pain»: contes pour enfants pas sages

L’auteure québécoise Heather O’Neill voyage d’hier à aujourd’hui, faisant joyeusement fi des anachronismes.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir L’auteure québécoise Heather O’Neill voyage d’hier à aujourd’hui, faisant joyeusement fi des anachronismes.

Sept ans après La ballade de Baby, son premier roman, Heather O’Neill nous offre un formidable recueil de nouvelles où l’on retrouve d’attendrissantes émules de sa jeune héroïne. Ainsi, comment ne pas voir en la Petite O, fillette élevée par un grand-père à l’aide sociale, en Violette, fille de l’Est devenue choriste dans les années folles, et en Tourterelle, benjamine d’une turbulente famille « HLM », une ressemblance avec Baby, adolescente élevée par un père junkie ? Même la figure de ce dernier trouve un écho en Lionel, toxicomane prenant sous son aile le petit Michal dans L’homme sans coeur.

Des pères immatures, de substitution ou non, des grands-pères malcommodes et des gamins tantôt lucides, tantôt candides, peuplent les nouvelles de La vie rêvée des grille-pain, où la romancière montréalaise célèbre avec fantaisie, grâce et insolence le pouvoir de l’imagination. Celui-là même qui permet aux jeunes personnages d’oublier la triste réalité au profit d’un monde fabuleux où les grands-mères sont le fruit des expériences d’un savant fou (Les îles du docteur Moreau), où les chérubins s’éprennent de beautés fatales (Les anges des falaises), où les bébés ne viennent pas d’où l’on croit.

« Qu’est-ce que je peux vous enseigner ce soir ? Devrais-je vous dire d’où venaient autrefois les bébés ? Eh bien, ils n’étaient pas livrés par des cigognes. C’est l’idée la plus folle que j’aie jamais entendue. Et les choux ? Vous voulez rire ! Quand j’étais petite, dans les années 1940, tout le monde allait chercher ses bébés à la plage », lance une dame à ses petits-enfants dans D’où viennent les bébés.

Classiques revisités

Avec un irrésistible sens du merveilleux rappelant les contes d’Andersen, Heather O’Neill met en scène, outre des anges, des animaux qui parlent (L’ours et le Tzigane, Au ciel), des robots au coeur tendre (La vie rêvée des grille-pain) et des jouets au coeur brisé : « Aucune des poupées à la braderie ne voulait se voir comme un rebut. Chacune savait qu’autrefois, elle avait été spéciale. Autrefois, elle avait été aimée. » (Poupées)

Alors que dans L’histoire de la Petite O (Portrait du marquis de Sade en jeune fille) l’auteure trace le portrait troublant d’une ingénue libertine évoquant par sa grandeur d’âme la Jane Eyre de Charlotte Brontë, elle puise du côté de la religion pour revisiter avec humour le destin du Messie, qu’elle transforme en triste fait divers. « Être riche, c’est débile. C’est mieux d’avoir moins. Ça fait que tu es plus cool. Personne qui vient d’un milieu riche peut vraiment être cool », affirme le jeune Jésus à une camarade de classe dans L’Évangile selon Marie M. 

Si la nouvelle éponyme rappelle en mode sentimental Asimov ou Philip K. Dick, Heather O’Neill manipule avec aisance l’absurde dans Le lac des cygnes pour débutants, où l’on clone moult petits Rudolf Nureev peu après la défection du grand danseur. Audacieuse, elle revisite le Pinocchio de Collodi à travers le récit pathétique d’un espion canadien-français ressuscité par un timide fabricant de jouets dans Bartok expliqué aux enfants.

Malgré un penchant marqué pour les années 1940 et ses nombreuses références religieuses et guerrières, Heather O’Neill voyage d’hier à aujourd’hui, faisant joyeusement fi des anachronismes, pour illustrer tour à tour les bas-fonds et les chics quartiers de Montréal ou les vieux pays. Flirtant avec le sordide, la pauvreté, la solitude et l’injustice sociale, à l’instar de Dickens, la romancière transcende d’un récit à l’autre la laideur du monde par la poésie.

La vie rêvée des grille-pain

★★★★

Heather O’Neill, Traduit de l’anglais (Canada) par Dominique Fortier, Éditions Alto, Québec, 2017, 400 pages.