Montréal, la sudiste du Nord

Le général Daniel M. Frost était un des activistes sudistes présents à Montréal.
Photo: William Notman, Montréal, 1864, gracieuseté du musée McCord Le général Daniel M. Frost était un des activistes sudistes présents à Montréal.

Au temps de la guerre de Sécession américaine (1861-1865), faire sauter des hôtels de New York, semer la terreur au Vermont ou planifier l’assassinat du président Abraham Lincoln ne put se faire qu’avec la collaboration d’institutions et de notables montréalais. C’est notamment ce qu’affirme l’historien Barry Sheehy dans un nouveau livre qui trace le portrait de relations étonnantes avec les autorités anglo-britanniques du temps.

Durant la guerre civile, Montréal accueille en fait les plus grands noms du pouvoir sudiste. La trace de leur passage est fixée très souvent sur les plaques photographiques de William Notman. Un registre d’hôtel témoigne aussi de leurs passages à Montréal. Ce sont des généraux en uniforme, des banquiers en livrée de leur caste, des espions que tout le monde connaît, des activistes bruyants, des sénateurs empesés, des hommes d’affaires aux poches pleines de l’or du coton. Devant l’objectif de Notman pose par exemple le général Daniel Frost, dans son uniforme d’officier.

L’historien Barry Sheehy est l’auteur de Montreal City of Secrets, une riche histoire des opérations d’espionnage et d’actions souterraines des Confédérés installés alors en grand nombre dans la métropole canadienne. Le livre doit paraître en octobre chez Baraka Books. La version française paraîtra plus tard, à l’enseigne de l’éditeur Septentrion.

« Il n’y a aucune autre concentration de pouvoir aussi importante hors des États-Unis à l’époque ! Pour les transactions financières, Montréal est importante. » Beaucoup d’argent des États du Sud circule à Montréal. Des sommes prodigieuses pour l’époque qui permettent de tout acheter. Les Confédérés, dit l’historien, comptent sur la somme fabuleuse d’un million de dollars qui transitent par les coffres des banques de la rue Saint-Jacques. « Dans la bonne société, tout le monde reçoit ces gens-là avec grand plaisir », affirme l’historien Sheehy en entrevue.

Diviser pour régner

À la fin de la guerre de Sécession, lorsque les États du Sud américain sont vaincus, leur président déchu, Jefferson Davis, pense à Montréal pour s’exiler. Son bon ami, le puissant et riche imprimeur John Lovell, l’y accueille à bras ouverts en 1867. Toute sa famille l’y attend déjà. Les fils du président déchu iront étudier à l’Université Bishop de Lennoxville et ses filles fréquenteront un couvent.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Une plaque de bronze, apposée sur un mur du magasin La Baie au centre-ville, a longtemps rappelé à la mémoire des passants la présence de Davis à Montréal. Sans préciser les raisons de ce retrait, l'entreprise a retiré la plaque mardi soir. C’est la United Daughters of the Confederacy, un groupe de descendants des combattants sudistes, qui en avait financé la pose en 1957, au temps où la ségrégation raciale battait toujours son plein.

« La plupart des Canadiens pensent naïvement que le Canada soutenait la guerre d’Abraham Lincoln à cause de leur opposition collective à l’esclavage », affirme Barry Sheehy. La réalité s’avère bien plus complexe. En fait, la question de l’esclavage apparaît tout à fait secondaire du point de vue de la colonie canadienne. Pour résumer, disons qu’aux yeux du pouvoir colonial britannique les États-Unis apparaissent plus faciles à contenir s’ils sont désunis. Si bien que les services secrets sudistes furent en quelque sorte autorisés à s’établir au pays des érables : les autorités ont tout simplement fait mine de regarder ailleurs. « Plusieurs collaborent volontiers avec eux, c’est le cas notamment du chef de police de Montréal », ainsi que de banquiers et de plusieurs notables locaux.

L’argent de la guerre

Le Montréal de la décennie 1860 compte 90 000 personnes. Trente ans plus tôt, la population n’était encore que de 27 000 habitants. La ville pousse comme un champignon. Impossible durant la guerre de ne pas tomber sur des militants confédérés installés au pied du mont Royal.

Des ententes sont conclues avec les banques locales, dont la filiale montréalaise de la Ontario Bank. Les dépôts des activistes sudistes sont si importants que les Confédérés contrôlent dans les faits la jeune institution qui sera plus tard absorbée par la Banque de Montréal. Un système de blanchiment de l’argent se met en place en collaboration avec les employés de la banque qui servent de prête-noms. Des sommes importantes transitent aussi par la Banque de Montréal.

Beaucoup de ces gens se retrouvent au prestigieux hôtel St. Lawrence Hall et dans d’autres hôtels périphériques. Avant d’attaquer Saint Albans au Vermont, où les Confédérés vont piller trois banques, terroriser la population et voler du bétail, c’est à Montréal qu’ils s’organisent. Les assaillants du raid de Saint Albans seront défendus par les trois meilleurs avocats de la ville, dont Sir John Abbott, futur premier ministre du Canada.

Terroriser New York

À l’automne 1864, le capitaine P. C Martin, ardent militant sudiste, élabore depuis Montréal des plans pour brûler une série d’hôtels new-yorkais. Son objectif est de créer le chaos dans Manhattan. Son plan vise à faire exploser rien de moins que 13 immeubles au même moment. Mais dans l’hôtel où Martin se retrouve pour sa part, sa bombe faite de feu grégeois ne va détruire à peu près que sa chambre. L’opération est un échec.

À Montréal, ce capitaine Martin passe beaucoup de temps avec John Wilkes Booth, l’assassin du président Lincoln. Le président sera tué d’une balle derrière la tête le 15 avril 1865, dans un théâtre de Washington. Le meurtre accompli, Booth avait prévu revenir au Canada pour échapper à la justice. Il s’enfuit à cheval. On le traque. Il refuse de se rendre et est finalement abattu dans une grange.

Est-ce à Montréal que s’est jouée la vie de Lincoln ? Les historiens savaient en tout cas depuis longtemps que cette ville constitue un centre d’action important pour les Confédérés. Mais les recherches de Barry Sheehy tendent à montrer que cela dépasse largement ce qu’on a pu croire jusqu’ici. « Cette partie de l’histoire a été occultée. Il faudra que des historiens du Québec se penchent là-dessus. Il reste beaucoup à étudier, notamment du côté des évêques et des gens d’Église sur lesquels les Confédérés comptaient à Montréal. »

À Savannah, capitale de l’État de la Géorgie, le monument de pierre qui veille sur les tombeaux de plus de 750 soldats confédérés a été sculpté à Montréal par Robert Reid, de la Montreal Marble Works. L’oeuvre a été expédiée par bateau, depuis le port d’Halifax, sans la moindre escale dans un port des États du Nord. Le réseau des Confédérés était particulièrement développé et tissé serré à Montréal, soutient Sheehy dans un luxe de détails impossibles à rapporter ici.

« Il faut se rappeler que, pendant la guerre civile, les États du Sud comptent 6 millions d’habitants. Il y aura au moins 350 000 soldats tués et autant de blessés. Ce qui fait qu’environ 40 % des hommes en âge de se battre sont touchés. C’est énorme. » Et le souvenir de cette immense blessure explique en partie la réaction de Charlottesville ces derniers jours, croit l’historien.

11 commentaires
  • Josée Duplessis - Abonnée 15 août 2017 07 h 19

    ''qu’aux yeux du pouvoir colonial britannique les États-Unis apparaissent plus faciles à contenir s’ils sont désunis. ''
    Plus ça change , plus c'est pareil....
    La désunion est payante.

    À lire le texte on croirait que bon nombre d'anglais étaient des terroristes.
    C'est une véritable honte.
    Et on a voulu nous faire croire qu'aux années 70 l'on vivait la terreur séparatiste?
    Des enfants de coeur à comparer aux sudistes....et aux copains montréalais anglos.
    Il était temps que l'on apprenne cette histoire.

    • Robert Beauchamp - Abonné 15 août 2017 23 h 26

      Il est connu que les Britanniques du temps de la reine Victoria finançaient le sud pour enrayer la montée en puissance des États-Unis et craignaient que l'union américaine ne surpasse la Grande-Bretagne sur le plan économique. Hors, au Canada, on est en territoire britannique. Dans le même temps, plusieurs Canadiens-français se sont enrôlés dans les armées du Nord et on estime leur nombre minimalement à plus de 15 000 dont quelques-uns ont obtenu des grades. Des historiens ont tout récemment publié sur le sujet. (Les Anglos dans une direction et les Fancos dans l'autre. Tiens! Tiens!)

  • Céline Métivier - Abonnée 15 août 2017 08 h 24

    Un bout d'histoire pratiquement inconnu

    Merci M. Nadeau pour ce bout d'histoire que plusieurs d'entre nous ne connaissaient pas.

  • Claude Bariteau - Abonné 15 août 2017 08 h 53

    Enfin un voile de lever

    Merci à Barry Sheehy et Cindy Wallace pour avoir lever ce voile et à Jean-François Nadeau, du Devoir, pour ce compte-rendu. Les colonialistes-loyalistes du Canada-Uni ont grandement donné leur appui aux Sudistes lors de la Guerre de Sécession, ce qui est demeuré un fait d'armes banalisé.

    Il y eut plus. Les Sudistes eurent aussi l'appui des colonialistes-loyalistes en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick, mais surtout des dirigeants britanniques de l'époque. Comme les Nordistes en étaient conscients, ces colonialistes-loyalistes, aussi la Grande-Bretagne, craignaient les réactions des États-Unis advenant une victoire des Nordistes sur les Sudistes.

    Et victoire il y eut. Ce fut alors le branle-bas dans les colonies britanniques du Nord pour recentrer les forces militaires britanniques et créer une nouvelle union coloniale. Le gouverneur général Monck en fut le maître-d'oeuvre avec Georges Brown comme bras droit, qui fut peu avant la défaite des Sudistes le concepteur d'un réaménagement du Canda-Uni et le pilote d'une nouvelle union entre les colonies du nord qu'appuyèrent les conservateurs de la section est du Canada-Uni mais aussi le clergé qui, comme le rappellent les auteurs, supportaient les sudistes et l'empire colonial britannique.

    C'est ainsi qu'est né le Dominion of Canada et que John A. Macdonald fut nommé premier ministre par les autorités de Londres. C'est cet homme que l'on honore dans les manuels d'histoire, aussi son porte-valise que fut Georges-Étienne Cartier que le chanoine Groulx porta aux nues.

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 15 août 2017 09 h 49

      @ Monsieur Bariteau

      Monsieur Bariteau, quelle était l'entente commerciale qui subsistait à l'époque entre les États-Unis et le Canada-Uni et qui fut rejetée par les Américains après la défaite qu'ils infligèrent aux sudistes et qui eut comme conséquence la construction du chemin de fer et le développement du commerce est-ouest au Canada ?

    • Claude Bariteau - Abonné 15 août 2017 14 h 56

      Mme Ste-Marie,

      l'entente était le Trité de réciprocité en opération de 1854 à1866. Ce traité était nord-sud entre le Cnada-Uni et les États-Unis. Les Américains le remirent en question dès qu'ils notèrent que des loyalistes-colonialistes des colonies du nord appuyèrent financièrement et de diverses façons les sudistes confédérés qui s'aopposaient à l'abolition de l'esclavage.

      Cette remise en question aurait eu comme conséquence de limiter le développement de la section-ouest et de la région de Montréal de la section-est du Canada-Uni.

      C'est dans cette perspective que Brown envisagea de revoir la structure du Canada-Uni pour intégrer les régions à l'ouest de la section-ouest du Canada-Uni et détacher cette section de l'influence de la section-est.

      Le gouverneur Monck, au fait que les provinces maritimes cherchaient à revoir leurs activités économiques et que la Grande-Bretagne entendait unifier sa force militaire au nord des États-Unis, fit des démarhes pour qu'une délégation du Canada-Uni se présente à Charlottetown et fasse valoir un projet d'union politique et le développement d'un chemin de fer d'est en ouest, que financèrent des banques britanniques mais aussi des banques du Canada-Uni sous le contrôle des colonialistes-loyalistes.

  • Élisabeth Germain - Abonnée 15 août 2017 09 h 48

    Monttreâl

    Ça, c'est Monttreâl, le Monttreâl anglo-colonialiste, mais ça semble le tout de Montréal pour l'historien anglo, et le journaliste franco (qui pourtant voit plus clair que ça d'habitude) n'y a vu que du feu. Ce Monttreâl des banquiers et industriels n'est-il pas le même qui méprisait les Canadiens-français et tentait des les effacer, qui s'apprêtait à conclure la Confédération et son chemin de fer, à conquérir l'ouest et à écraser les Métis? Comment peut-on évoquer toutes ces manoeuvres sans même mentionner le colonialisme britannique? Je suis choquée.

    • Serge Lamarche - Abonné 15 août 2017 14 h 39

      tiens, un autre commentaire impossible d'aimer.

  • Alain Roy - Abonné 15 août 2017 11 h 02

    Sujet immense

    Pour une meilleure compréhension de cette fascinante épopée et de ses répercussions en Europe et dans les Amériques, voir "La guerre de Sécession" (Battle cry of freedom) de l'historien américain James M. McPherson.
    Également, l'excellent "Les Canadiens-français et la guerre de Sécession" de l'historien québécois Jean Lamarre, qui se penche sur le soutien de l'Église catholique et de l'Empire britannique aux État esclavagistes du Sud, mais surtout sur les milliers de Canadiens-français qui ont combattu dans les rangs de l'armée nordiste. Fascinant vous dis-je.

    • Josée Duplessis - Abonnée 15 août 2017 16 h 43

      Donc nous les francophones étions déjà à caractère distinct?
      C'est à croire que la confédération s'est bâtie à cause et par des terroristes...sudistes et anglos-canadiens.
      C'Est une autre facette de l'autre 150e.
      Connaître vaut mieux que d'ignorer.
      Merci M. Roy pour ces liens que l'on doit faire