Du sang sur les murs du Louvre

<p>«Scène de la Saint-Barthélemy», Joseph-Nicolas Robert-Fleury, 1833.</p>
Photo: Éditions Le Passage

«Scène de la Saint-Barthélemy», Joseph-Nicolas Robert-Fleury, 1833.

L’histoire est un long chemin ensanglanté, dans la réalité comme dans la fiction. Cela saute aux yeux dès les premières pages du livre de Christos Markogiannakis, Scènes de crime au Louvre, publié aux éditions Le Passage. L’auteur, un juriste criminologue doublé d’un auteur de romans policiers, propose une balade à travers le Musée du Louvre, à Paris. Mais ce ne sont que les scènes de crime qui nous intéressent ici : assassinats souvent perpétrés dans le sang et la sueur, qui laissent derrière eux des corps démembrés et exsangues. Les portes du Louvre n’ont-elles pas elles-mêmes été le point de départ d’un des massacres les plus féroces de l’histoire de France, celui de la Saint-Barthélemy, le 24 août 1572 ?
 

Photo: Éditions Le Passage «Salomé» reçoit la tête de saint Jean Baptiste, Bernardino Luini, début du XVIe siècle. «Scènes de crime au Louvre» autopsie la nature criminelle de dizaines d’œuvres exposées sur les murs du musée.

Mais la longue marche du crime dans l’art débute bien avant cela. Une bonne partie des oeuvres commentées par Markogiannakis est inspirée de la mythologie grecque ou de la Bible. Sur des amphores datant de l’Antiquité, on voit le stigmate de l’une des femmes qui ont tué Orphée pour le punir de détourner les hommes des femmes en chantant. Sur Les massacres du triumvirat, d’Antoine Caron, de 1566, des hommes se passent à la chaîne des têtes décapitées, et un soldat enfonce sa main dans la poitrine d’un homme décapité pour lui arracher le coeur.

Ce sang, on le voit souvent sans le sentir lorsqu’on pose un regard observateur sur une oeuvre de musée. Markogiannakis en dégage la sueur et la souffrance. Son analyse du tableau Le combat de David contre Goliath, de Daniele Da Volterra, en fait vibrer toute l’intensité. Da Volterra était l’un des plus proches amis et disciples de Michel-Ange. À l’époque de la réalisation du tableau, soit autour de 1550, un débat avait cours sur la hiérarchie des arts, en particulier entre la peinture et la sculpture.

Photo: Éditions du Passage «Clytemnestre hésitant avant de frapper Agamemnon endormi», baron Pierre-Narcisse Guérin, 1817

Michel-Ange prônait que pour résoudre ce dilemme, il fallait demander à un même artiste de réaliser deux oeuvres sur le même thème, l’une en peinture et l’autre en sculpture. Trop âgé pour le faire lui-même, Michel-Ange délégua cette tâche à Da Volterra. Celui-ci réalisa donc une oeuvre singulière, peinte sur les deux faces de l’ardoise, chaque côté présentant la scène du combat entre David et Goliath sous un angle différent. Au-delà du meurtre, Markogiannakis y voit un écho des relations qui unissaient peut-être Michel-Ange à Da Volterra.

Visages sexuellement chargés

« Le visage de Goliath, acceptant sa reddition, et le visage de David, au moment où il va le tuer, semblent sexuellement chargés. Les têtes se rapprochent comme pour un baiser. Le fourreau de l’épée, sous le corps de Goliath, semble une érection », écrit-il. L’auteur poursuit en évoquant le combat de l’élève pour surpasser le maître, dont Michel-Ange est sorti vainqueur. « L’oeuvre témoigne de la virtuosité du disciple, mais il reste dans l’ombre de son aîné. »

Un mot encore sur une oeuvre éloquente commentée par Markogiannakis, Marat assassiné, de Jacques-Louis David, réalisée en 1794. Révolutionnaire, Jean-Paul Marat a été poignardé par une jeune femme de 25 ans, Charlotte Corday, alors qu’il prenait un bain d’eau mélangé de menthe pour soigner son eczéma. Le tableau prend un autre sens lorsqu’on apprend que celui qui l’a peint était un ami personnel de Jean-Paul Marat. « Il fut l’un des derniers à l’avoir vu en vie, la veille écrivant, dans la même baignoire, ses textes enflammés contre ses ennemis politiques. »

Photo: Éditions du Passage «Marat assassiné», Jacques-Louis David, 1794

Pour le peintre, donc, Marat est un martyre de la Révolution, et sa meurtrière n’a pas place dans cette iconographie.

C’est pourquoi le peintre a représenté Marat seul, baignant dans son sang.

En introduction, l’auteur cite Thomas de Quincey, l’auteur du livre De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts. « Nous sommes devant une oeuvre d’art — et en l’occurrence devant une scène de crime — pour en jouir », écrit-il. Il conclut en faisant du lecteur un détective en quête de vérité — ou un voyeur impuni ? — qui déterminera lui-même si Judith est sadique ou obéissante, Médée une mère monstreuse ou une étrangère incomprise.

Photo: Éditions du Passage «La mort de Marat II», Edvard Munch, 1907, Musée d’Oslo

Scènes de crime au Louvre

★★★

Christos Markogiannakis, Le Passage, Paris, 2017, 208 pages

Scènes de crime au Louvre

★★★

2 commentaires
  • Jérôme Faivre - Inscrit 5 août 2017 15 h 21

    Apprentissages

    Au delà du musée, les peintures du Louvre figuraient dans les quelques pages couleur du dictionnaire «Le petit Larousse illustré» de ma jeunesse.

    Bizarrement, échappant à la censure pour la protection de l'enfance, certaines des peintures les plus cruelles qui sont mentionnées ici figuraient dans ce petit Larousse, dont le «Marat assassiné».

    Mais c'est le très violent «l'enlèvement des Sabines» du même David qui avait intrigué le plus les jeunes écoliers de l'époque !.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 août 2017 16 h 47

    Les œuvres d'art montrées dans le journal papier ne sont pas pertinentes

    «La mort de Marat II», d'Edvard Munch, et «Salomé», de Bernardino Luini, on n'en parle même pas dans la critique.