Jusqu’au bout du monde avec Despentes

Romancière punk, chroniqueuse d’un présent qui s’enfonce, «Despentes» donne un sens au chaos.
Photo: Thomas Samson Agence France-Presse Romancière punk, chroniqueuse d’un présent qui s’enfonce, «Despentes» donne un sens au chaos.

La France est sale, elle pue, elle s’effondre, se perd dans ses angoisses et ses contradictions, à en croire Virginie Despentes, romancière punk, chroniqueuse sur l’acide d’un présent qui s’enfonce, et qui poursuit son étude des moeurs d’une société en décrépitude avec le troisième et ultime chapitre de son Vernon Subutex. Une conclusion qui fait rimer brutal avec magistral. Forcément.

Rappelons les grandes lignes de l’aventure littéraire pour recadrer le projet. Ex-disquaire devenu itinérant vagabond après la mort du mécène qui payait son loyer — c’était le tome i —, Vernon Subutex, la quarantaine plutôt dépressive, devient le point de convergence d’une communauté spontanée inspirée par les soirées dansantes qu’il tient dans les bas-fonds de Paris et où, au contact d’une faune tout aussi paumée que lui, il renoue lentement avec la dignité — ça, c’était le deuxième opus.

Deux ans plus tard, l’humanité de cette vie de fête, d’utopie et d’amitiés voit ses bases fragilisées par les violences d’un monde extérieur où même la poésie s’envole fatalement, comme en témoigne le départ David Bowie, Leonard Cohen, Prince, mais aussi par la perspective d’un héritage et surtout les plans de vengeance du producteur Dopalet, violeur marqué au fer rouge par deux jeunes filles.

Sous sa cloche, Vernon Subutex était aveuglé par la lumière blanche d’une existence presque sereine, libertaire et d’un calme que seules des douleurs dentaires ébranlent. Même l’horreur des décors urbains qui s’offre à lui et l’architecture morose qui fait la France d’aujourd’hui l’émeuvent. « À ce stade de laideur, ça doit vouloir dire quelque chose », lui dit son pote, sans savoir encore que le processus de dégradation de leur vivre-ensemble est en marche, conchié par l’obscurité d’une pensée ambiante qui carbure à l’exclusion, à la frustration, au mépris pour mieux polariser les radicaux.

L’intelligence est utile pour justifier les décisions prises, après coup. On l’utilise pour se raconter une histoire plausible. On fait semblant d’y voir clair, d’être cohérent. Mais la vérité, c’est qu’on agit sans réfléchir. C'est tout.

 

Il y a quelque chose de magnifique dans la plume de Virginie Despentes, qui, par la précision du détail et la simplicité du verbe, la rugosité de la formule, vient une fois de plus poser un regard cru et dangereusement lucide sur une société malade de ses extrêmes. Les personnages s’y succèdent comme pour mieux laisser la romancière sonder leurs peurs, leurs espoirs, leurs frustrations et passer la varlope sur les consensus mous, les fanatismes, les discours divisifs qui préoccupent le ici-maintenant, ceux nourris autant par la bêtise humaine, la vacuité de la réflexion que par une doctrine néolibérale qui attise les aveuglements volontaires pour assurer sa pérennité. « Les jeunes, Internet, ils vont être surpris de comment ça va leur claquer à la gueule », écrit-elle, avec cette tonalité qui, depuis son Baise-moi, ne lâche pas.

Tout est en phase dans ce troisième chapitre de la vie de Vernon Subutex, à la finale grandiose, où l’érosion sociale et politique qui a suivi les attentats de Charlie ou du Bataclan, où le caractère délétère des discours fascisants rythment et accompagnent la destruction d’une communauté utopique à la naïveté parfois attachante.

Virginie Despentes met habilement le tourment en mots, donne un sens au chaos dans un tout qui forme désormais 1200 pages, remplies par l’auteure en 2015 et 2017 et qui, comme l’apocalypse, a tout ce qu’il faut pour marquer les esprits durablement.

Vernon Subutex 3

★★★★

Virginie Despentes, Grasset, Paris, 2017, 400 pages

À voir en vidéo