Éloge du roman à l’eau de rose

L’industrie du roman rose génère plus d’un milliard de dollars en vente chaque année, selon l’association Romance Writers America.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir L’industrie du roman rose génère plus d’un milliard de dollars en vente chaque année, selon l’association Romance Writers America.

Un jeudi soir ordinaire. Je sors de chez moi en coup de vent pour rejoindre un ami au restaurant.

« Tu lis quoi ces jours-ci ? » me demande-t-il après qu’un serveur à l’air blasé a pris notre commande. J’hésite une seconde avant de répondre : « Une histoire d’amour de Marie-Élaine Proulx, Pierre, Jean, Jacques et les autres [Éditions La Presse]. » Les mots sortent de ma bouche et je regrette aussitôt d’avoir révélé mon plaisir coupable. J’aurais dû mentir, sortir le nom d’un auteur reconnu pour sa densité ou un obscur poète du XXe siècle. Court silence. « Je ne savais pas que tu lisais des livres comme ça », laisse-t-il enfin tomber.

Plus tard, alors que je peine à trouver le sommeil, je repense à cette discussion, déçue de ne rien avoir eu d’intelligent à rétorquer. J’ai moi-même été surprise d’avoir autant apprécié les péripéties de Marie-Élaine Proulx, qui tente de trouver l’amour à l’aube de son cinquantième anniversaire. Ce récit n’est pas un roman Harlequin, mais il suit la trame narrative traditionnelle du roman d’amour. Une femme célibataire cherche l’âme soeur. Sa quête amoureuse est parsemée d’embûches assez comiques. Dans un retournement de situation tout sauf inattendu, elle finit par trouver « le bon ».

Le roman d’amour est généralement perçu comme le compagnon d’une femme d’âge moyen qui ne lit que des livres conseillés par sa coiffeuse, livres destinés à se retrouver au fond du sac de plage. Il est, pour reprendre la formule de l’auteure et prof de littérature américaine Pamela Regis, « le [genre] le plus populaire et le moins respecté ».

Selon l’association Romance Writers America, son lectorat est particulièrement fidèle et permet à l’industrie du roman rose de générer plus d’un milliard de dollars en vente chaque année. La célèbre maison d’édition Harlequin, créée en 1949 à Toronto, vend quatre livres par seconde.

Pourquoi le roman sentimental est-il classé au bas de la hiérarchie littéraire malgré l’adhésion du public ? Avons-nous raison d’en condamner la légèreté ? Plus important encore, lorsque Marie-Élaine Proulx nous raconte sa peur de vieillir seule, qu’elle revient sur son premier chagrin d’amour, qu’elle fait part de ses réflexions sur la sexualité ou qu’elle s’avoue « fatiguée de jouer à plaire », ne témoigne-t-elle pas de notre société, de notre présent, comme le faisait Jane Austen avec ses récits sur la situation des femmes dans l’Angleterre du XIXe siècle ?

Un genre structurant

Bien sûr, Proulx n’est pas Austen et son roman peut facilement être tourné en dérision. Il n’y a rien de très édifiant à attendre trois jours avant de répondre à un texto et à se questionner sur le choix de la tenue idéale à porter pour se rendre à un premier rendez-vous. À moins que tout cela ne soit « au coeur des enjeux sociétaux de notre époque », comme le dit le sociologue Jean-Claude Kaufmann au sujet de l’amour. Une lecture partagée par Pascale Noizet, chercheuse et auteure de L’idée moderne de l’amour (Éditions Kimé), pour qui le roman d’amour « continue de structurer le système sexe/genre dans nos sociétés contemporaines ».

Que Marie-Élaine couche avec Louis le premier soir ou non n’est pas d’un intérêt crucial pour l’avancement d’un projet collectif ou social. Par contre, à l’échelle macroscopique, c’est notre conception des femmes, du genre et de la sexualité qui est traduite par ses questions. Aujourd’hui, les héroïnes des romans à l’eau de rose travaillent, étudient, sont célibataires, divorcées, remariées : impensable dans un Victoria Holt des années 1960.

Pour l’anecdote, c’est en 1984 que l’auteure Ellen Emerson White imagine pour la première fois une femme à la Maison-Blanche dans The President’s Daughter. L’accessibilité du roman d’amour lui permet de faire entrer des idées neuves dans l’imaginaire collectif, comme celle qu’une femme puisse un jour être à la tête de l’armée la plus puissante du monde. Malheureusement, la fiction est encore plus progressiste que la réalité.

Des clichés persistants

En fait, si le commentaire de mon ami m’a tant irritée, c’est qu’il reflète à quel point les femmes doivent encore se battre pour être prises au sérieux. Il semble en effet exister une curieuse dichotomie permettant de classifier les femmes comme étant absolument stupides ou étonnamment brillantes. Elles lisent Simone de Beauvoir ou Bridget Jones. Admirent Angela Merkel ou Kim Kardashian. Regardent des documentaires historiques ou ne jurent que par Sex and the City. Comme si toute femme n’avait d’autre choix que d’être cloisonnée dans une de ces deux catégories mutuellement exclusives.

Or, pour être crédible, faut-il refouler les signes extérieurs de sa féminité, comme Margaret Thatcher qui a suivi des cours de diction pour faire descendre sa voix de quelques octaves et ainsi être mieux entendue dans un milieu principalement masculin ? Ou faire comme la moitié du lectorat des romans d’amour, des femmes dans une écrasante majorité, qui cache son penchant pour ce genre littéraire, histoire de ne pas s’exposer au jugement des autres. « Renoncer à sa féminité, c’est renoncer à une part de son identité », écrivait Simone de Beauvoir, justement.

Ses nombreux détracteurs n’empêchent pas Pierre, Jean, Jacques et les autres de conforter son statut d’incontournable du sac de plage et de la table de nuit. Ne lui reste plus maintenant qu’à passer au stade de lecture de métro pleinement assumée, et ce, lorsque l’intellect féminin sera jugé au-delà du ton de la voix, des choix vestimentaires et littéraires. Parce que l’habit, tout comme le plaisir d’une lecture, ne fait pas le moine.