La comédie d’horreur d’Olivier Bruneau

Avec des accents un peu gore, «soft porn» et parfois sado-maso totalement assumés, Olivier Bruneau donne l’impression de s’amuser vicieusement sur le dos, dénudé et maltraité, de ses personnages.
Photo: Le Tripode Avec des accents un peu gore, «soft porn» et parfois sado-maso totalement assumés, Olivier Bruneau donne l’impression de s’amuser vicieusement sur le dos, dénudé et maltraité, de ses personnages.

Il y a des « trips à trois » un peu mieux réussis que d’autres. Celui entrepris par Olivier Bruneau dans son Dirty Sexy Valley en fait certainement partie. Humour, sexe et horreur s’y emboîtent dans une grande variété de positions, mais surtout avec une haute tenue littéraire, qui malgré la gravité et la saleté du propos donne à l’exercice de style, à ce récit de genre, un caractère aussi glauque que savoureux.


Le coeur mérite d’être bien accroché toutefois pour pénétrer dans cet été-là, celui d’une partouze entre six amis qui tourne mal. Les protagonistes? Des étudiants ouverts d’esprit et à la sexualité débridée que leur ont imposée, sans doute, les YouPorn de ce monde. Le décor? Un chalet de montagne, pas très loin malheureusement d’une famille de dépravés vivant reclus dans les hauteurs, avec quelques déficiences intellectuelles, mais surtout avec un rapport tordu à l’abus et à la perversion. Un premier coup de pelle assené sur la tête d’une randonneuse fait fuir la décence et la pudeur dès les premières pages. Tout au long de ce voyage au bout de l’enfer, elles ne réapparaîtront finalement jamais.

Avec des accents un peu gore, soft porn et parfois sado-maso totalement assumés, Olivier Bruneau donne l’impression de s’amuser vicieusement sur le dos, dénudé et maltraité, de ses personnages, un peu comme un Kinji Fukasaku le fait avec les participants et participantes à sa Battle Royale, film culte pour celui et celle qui a été adolescent au début de ce siècle. Tout est volontairement crasseux et exposé à plusieurs degrés de lecture dans les entrailles de ce drame humain sexué où deux jumeaux dangereusement bêtas se montrent un peu trop imaginatifs avec du gel pour inséminer les vaches — l’un est un peu le Lennie Small de Steinbeck, l’autre a l’hygiène d’une fausse à purin — et où une mère de famille sait manipuler la corde à noeud coulissant pour aller chercher son plaisir sur un prisonnier à l’érection pas très convaincante.

Le verbe est soigné, même s’il sert à « planter une muqueuse », à « forcer le verrou d’un cul », à « déposer un baiser sur [une] toison », à mettre dans un « mouvement de rotation » un « immense gode, prêt à caresser les mystères de la beauté intérieure féminine » ou à faire sortir un pénis de « son état demi-mou ». L’ensemble rend hommage aux écrits coquins, à cette littérature pamphlétaire, mise à l’index à une autre époque, parce qu’elle n’avait pas peur d’oser.

L’exercice n’en est toutefois pas un ici de subversion, mais plutôt d’interrogation des tabous sociaux et culturels qui habitent notre présent. Tabous que malmène sans aucun ménagement, et à grands coups de va-et-vient entre torture et décor champêtre, entre humiliation et forêt d’altitude, ce texte qui n’exploite pas seulement le corps humain, mais aussi, subtilement, les codes du cinéma d’horreur, la trame du théâtre de boulevard, les représentations de la pornographie, l’ironie du hipster, la résistance à l’intolérable… dans un tout qui va loin sans atteindre toutefois le chemin de l’indifférence.

Dirty Sexy Valley

Olivier Bruneau, Le Tripode, Paris, 2017, 265 pages