Les destins familiaux de Jón Kalman Stefánsson

Le dernier roman de Stefánsson est une fresque de destins islandais bercée de nostalgie.
Photo: C. Hélie Gallimard Le dernier roman de Stefánsson est une fresque de destins islandais bercée de nostalgie.

C’est à croire que l’Islande ne peut s’empêcher d’écrire des sagas. Avec À la mesure de l’univers, Jón Kalman Stefánsson poursuit ce qu’il avait commencé dans D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, plongeant toujours plus profondément dans les destins d’Ari, son père Jakob, sa grand-mère Margret et tous les autres.

Au centre de la saga familiale se trouve le silence entre un père et un fils, Ari et Jakob. Après avoir passé 30 ans au Danemark sans voir son père, Ari reçoit une lettre annonçant la mort prochaine de celui-ci. Alors qu’Ari remonte les traces de son passé et celui de sa famille, nous le suivons dans des territoires dessinés par la mémoire, sur la trace des événements qui ont mené à ce silence. Dans ces allers-retours entre Keflavik et Reykjavik, les souvenirs reviennent à Ari comme blanchis par le sel. Sa mère morte trop tôt, les poèmes oubliés de son grand-oncle, la dure vie des marins, les passions déchirantes vécues dans des bourgades oubliées.

« Les galaxies tournent au-dessus de l’Islande, mais ici, tout tourne autour du poisson. » Entre les astres et l’ici-bas se tiennent quatre éléments fondamentaux : l’écriture et l’amour, la mer et la mort. La mer qui porte loin mais prend aussi la vie, l’amour qui s’entête à brouiller les destins, la mort qui arrête tout en plein envol, puis l’écriture, qui accompagne les vies jusqu’au bout. Chaque génération de la lignée sera traversée par ces quatre forces inamovibles, quatre points cardinaux de la vie sur ce bout de terre façonné par les vents.

Au coeur de la nuit

« La nuit de décembre se colle aux fenêtres, si pesante qu’il faut du double vitrage dans toutes les maisons pour supporter la pression. » C’est contre cette nuit, ce néant qui rôde autour de chaque vie, qu’il faut témoigner, écrire, semble nous dire Stefánsson. Mais c’est aussi là, dans cette obscurité, entre le songe et l’éveil, que le passé entre en contact avec les vivants, que les récits s’emboîtent les uns dans les autres, qu’Ari continue son dialogue avec les spectres.

C’est une écriture qui fonctionne comme la mémoire, tel un sous-marin qui explore les confins obscurs où tout se mélange, tout communique, à la recherche d’une cause originelle insaisissable. La traduction d’Éric Boury restitue parfaitement cette écriture flottante mais précise qui reste au plus proche des transports affectifs et arrive miraculeusement à ce ton impersonnel tout en étant au plus près des choses et des personnages. Le tout est rythmé par l’insertion de paroles de chansons populaires et de poèmes, mettant le lyrisme de la vie de tous les jours au premier plan.

Avec une grande maîtrise, et sans épanchements inutiles, la plume libre de Stefánsson vient se mettre tantôt à la place de l’un et de l’autre dans une remontée à rebours qui aboutit au point d’orgue de la vie de chacun des personnages. Et par là, Stefánsson s’entête à affirmer que ces vies ont valu la peine d’être vécues et d’être racontées. Que leur banalité apparente recouvre des existences hantées par la poésie, par le désir, par l’appel de l’infini.

À la mesure de l’univers est une fresque de destins islandais bercée de nostalgie. Une Islande qui a des accents de bloc de l’Est, de temps suspendu et de morne patelin. Stefánsson fait le portrait d’un monde qui disparaît sans cesse, mais que les vivants continuent de porter dans leur chair.