L'or rouge ou les dessous de l'industrie de la tomate

La tomate permet de comprendre un peu mieux le monde dans lequel on vit et de saisir les paradoxes et les incohérences de l’économie mondialisée, résume l’essayiste.
Photo: Stephen Morton/ Getty Images/ Agence France-Presse La tomate permet de comprendre un peu mieux le monde dans lequel on vit et de saisir les paradoxes et les incohérences de l’économie mondialisée, résume l’essayiste.

La sauce à « spag’ » de matante Lucille, la pizza « toute garnie » du resto du coin ou la boisson aux légumes pour se donner bonne conscience risquent de ne plus avoir le même goût après la lecture de L’Empire de l’or rouge (Fayard), essai étonnant qui a conduit pendant deux ans son auteur, le journaliste français Jean-Baptiste Malet, aux quatre coins du globe, dans les coulisses d’une industrie pour le moins singulière : celle de la tomate.

Fruit pour les botanistes, légume pour le commun des mortels, la tomate est devenue au fil des ans et sous l’effet de la mondialisation bien plus que cela : c’est désormais une matière première industrialisée et convoitée qui circule en baril, comme le pétrole, qui ment aux consommateurs sur sa véritable nature, qui abuse de leur pauvreté, de leur apathie, qui engraisse les multinationales et la mafia italienne. Pis, lorsqu’on analyse ses flux commerciaux, la tomate permet de comprendre un peu mieux le monde dans lequel on vit et de saisir les paradoxes et les incohérences de l’économie mondialisée, résume l’essayiste. Rien de moins.

« Nous sommes entrés dans la civilisation de la tomate, la marchandise la plus accessible de l’ère capitaliste », résume à l’autre bout du fil le jeune auteur joint cette semaine par Le Devoir à Paris.

Marché globalisé

En 2013, le journaliste qui écrit entre autres pour Rue89, L’Humanité et Le Monde diplomatique s’était fait remarquer pour avoir infiltré Amazon afin de poser un regard critique nourri de l’intérieur sur les conditions de travail redoutables imposées par la multinationale américaine de la vente en ligne.

« Tous les êtres humains mangent de la tomate dans tous les pays du monde à raison de 5 kg par an et par personne. Elle représente un marché de 10 milliards de dollars, mais aussi un marché globalisé qui en dit beaucoup sur l’économie néolibérale et sur cette idéologie qui en dicte les règles », souvent au mépris des humains qui s’en nourrissent, poursuit-il.

Il suffit d’aller en Chine, d’ailleurs, pour en prendre conscience. Ce qu’il a fait en partant à la rencontre de Chalkis, l’entreprise militaro-agricole de l’empire du Milieu qui s’est imposée depuis le début du siècle comme l’un des grands exportateurs mondiaux de concentré de tomates, mis en baril, puis envoyé en Italie, aux États-Unis, dans le sud de la France où, après reconditionnement, il devient sauce tomate se drapant dans l’identité de son pays d’adoption, souvent avec l’exploitation d’un drapeau italien sur l’étiquette, d’une iconographie évoquant la Provence et de l’imagerie de tomates bien rondes et bien mûres dont ce concentré chinois n’est certainement pas issu.

La tomate d’industrie, les agronomes « l’appellent pour plaisanter la tomate de combat », écrit Jean-Baptiste Malet dans son livre. « Elle est à la tomate fraîche ce qu’une pomme est à une poire. C’est un autre fruit, une autre géopolitique, un autre business. La tomate d’industrie est un fruit artificiellement créé par des généticiens, dont les caractéristiques ont été pensées pour être parfaitement adaptées à sa transformation industrielle. […] Cette tomate d’industrie n’est pas ronde : elle est oblongue. Elle est aussi plus lourde, plus dense qu’une tomate fraîche, car elle contient beaucoup moins d’eau. »

Des racines ontariennes

Soupe, sauce, pizza, condiment, boisson… La tomate d’industrie, cultivée en Chine, mais aussi en Italie, au Mexique ou en Californie, est désormais partout. La faute revient d’ailleurs à un Ontarien, découvre-t-on dans ce livre, qui dans les années 1950 a inventé le baril aseptique en s’inspirant de ceux utilisés par les compagnies pharmaceutiques pour le transport de leurs matières médicamenteuses, afin de conditionner de manière optimale la tomate et de permettre son déplacement par bateau à travers le monde.

L’homme travaillait dans l’usine de la Heinz Company à Leamington en Ontario, l’un des fleurons de cette compagnie spécialisée dans la tomate. Ironiquement, l’usine, qui carburait aux tomates canadiennes — y compris celles du Québec —, a fermé ses portes en 2014, frappée de plein fouet par la tomate chinoise et par les coûts d’une main-d’oeuvre chinoise que les travailleurs canadiens ne pouvaient pas concurrencer.

« La mondialisation de la tomate, c’est aussi absurde que ça, dit Jean-Baptiste Malet. Le Canada pourrait être autosuffisant en matière de tomate, mais comme pour d’autres pays, les règles du commerce mondial érodent l’agriculture locale, tuent les industries qui y étaient liées et le font dans une opacité entretenue par les grands acteurs de ce milieu parce qu’elle leur permet de générer des mégaprofits. »

En 2015, le Canada a importé pour plus de 800 millions de dollars de tomates fraîches, en conserve, en concentré ou en jus, avec les histoires sombres qui viennent parfois avec, indiquent les chiffres du ministère fédéral du Développement économique.

Mafia et additifs

En Chine, le journaliste a découvert que les concentrés de tomate pure ne l’étaient pas toujours. On y ajoute de la fibre de soya, de l’amidon, du dextrose, du colorant pour en influencer la texture, l’apparence, mais surtout pour les rendre plus profitables, particulièrement sur les marchés africains, où ces concentrés de tomate de très mauvaise qualité sont déversés par les Chinois, les Européens, les Américains sans vergogne, mais aussi sans que les étiquettes fassent mention de ces ajouts.

En Italie, il a arpenté les territoires agro-industriels mafieux, qui génèrent une économie parallèle de 15 milliards dans la nourriture uniquement et par la tomate en particulier. Là-bas, on peut faire « cadeau » d’une usine de transformation de la tomate à un Chinois, pour « service rendu ».

En Californie, il a vu les dégâts sur l’environnement induits par des productions intensives qui se foutent des lendemains, guidées par la doctrine libertarienne, avec leur hyperindividualisme érigé en outil de destruction sociale, politique et environnementale.

En Chine, il a parlé pesticides interdits, et a compris aussi que les prisonniers, les minorités et les migrants sont exploités pour alimenter ce commerce de la tomate mondialisée.

« Les industriels disent qu’il n’y a pas de problème, c’est faux. Il y en a plusieurs que l’on ne voit pas et qui, dans des démocraties comme les nôtres, devraient faire l’objet de débat. Et pour cela, le consommateur a besoin de savoir ce qu’il mange vraiment. »

Dans son livre, il écrit : « Puisque l’industrie est un pouvoir, pourquoi l’industrie ne serait-elle pas contrôlée par des contre-pouvoirs démocratiques ? Pendant combien de temps encore faudrait-il accepter de consommer des produits opaques ? »

Au téléphone, il ajoute : « Nos sociétés sont organisées selon des règles idéologiques qui se font au détriment du bon sens. Il faut réguler à nouveau plusieurs industries, plusieurs commerces, forcer, dans le cas de la tomate, la traçabilité de cette matière première, mais aussi de tous les ingrédients qui entrent dans la composition d’un produit alimentaire, afin de donner aux consommateurs l’information sur sa provenance, sur ce qu’il est vraiment, sur ce qu’il représente. Et on doit passer par la case politique pour ça », plutôt que par cette autorégulation, promue par le courant néolibéral depuis des lunes et qui, par la tomate, comme d’autres matières à importation d’ailleurs, démontre depuis longtemps son inefficacité, selon l’essayiste.

Son livre va faire l’objet d’un documentaire qui devrait être diffusé sur les ondes de TV5 dans le courant de l’automne.

Pour lui, la tomate est devenue « une caricature des excès du capitalisme ». Excès qui, forcément, lorsqu’il est question de la table, peuvent facilement tomber sur l’estomac.

L'empire de l'or rouge

Jean-Baptiste Malet, Fayard, Paris, 2017, 288 pages

3 commentaires
  • Jeanne M. Rodrigue - Inscrite 22 juillet 2017 09 h 38

    Les tomates de la honte: une question géopolitique


    Il y a quelques semaines à l'émission française 'On n'est pas couché' (ONPC) sur TV5, j'écoutais justement la genèse de cette recherche ou comment l'auteur, le journaliste d'enquête Jean-Baptiste Malet en est venu, à mener cette enquête sur l'origine, les transformations, et l'industrialisation de ce légume-fruit consommé partout dans le monde.

    Des centaines de milliers de 'travailleurs' (enfants, prisonniers, migrants) sous contrôle militaire en Chine et de la mafia du sud de l'Italie) travaillent à pourvoir le monde (77% d'exportation) avec des produits concentrés frelatés coupés de d'additifs et de préservatifs alimentaires de toutes sortes. Une honte.

    À défaut de pouvoir lire ce livre, voir l'entrevue à ONPC:
    http://www.dailymotion.com/video/x5r1hyl

  • Louise Collette - Abonnée 22 juillet 2017 10 h 31

    Ouf

    Ça fait peur ça...

  • Serge Lamarche - Abonné 22 juillet 2017 13 h 37

    Bon à savoir

    Je vais éviter les produits tomateux italiens et chinois si je vais en afrique.