Flirter avec la Révolution de Vittorio Frigerio

Action, réaction, révolution, contre-révolution. Vittorio Frigerio explique que nous ne sommes jamais bien loin d’une nouvelle ère de révolte.
Photo: François Pesant Le Devoir Action, réaction, révolution, contre-révolution. Vittorio Frigerio explique que nous ne sommes jamais bien loin d’une nouvelle ère de révolte.

Des murs, des expulsions d’indésirables, des ruptures unilatérales d’accords internationaux… les idées radicales d’hier qui cherchaient à perturber l’establishment sont en train de devenir les programmes politiques d’aujourd’hui. Mais pourquoi donc ?

Le dernier recueil de nouvelles de Vittorio Frigerio apporte à sa manière un début de réponse en confrontant les grands bouleversements politiques des derniers mois à un mot porteur autant d’enthousiasme que d’appréhension : Révolution ! (Prise de parole).

À l’intérieur, onze histoires font revivre étudiants marxistes, syndicalistes révoltés et insurgés épris de liberté, comme pour rappeler le caractère « éternel et toujours renaissant à travers les époques » de ces envies de renversement. Le professeur d’études françaises fasciné par la littérature anarchiste remplit ainsi un devoir en mémoire auprès de ceux qui sont nés après la chute du mur du Berlin et qui n’ont connu le monde du XXe siècle scindé entre communisme et capitalisme que dans les livres d’histoire.

Les révolutionnaires armés de cocktails Molotov qu’il dépeint, les guérillas urbaines et les enlèvements de personnalités politiques sont tellement lointains qu’on croirait qu’ils n’ont jamais existé. « Des manifestants remplissaient les rues des grandes villes, chaque semaine, de centaines de milliers de sympathisants, toujours plus confiants », décrit Frigerio dans une de ses nouvelles qui, vue d’aujourd’hui, peut renvoyer à des images du Printemps érable en 2012 et aux manifestations du G20 à Toronto deux ans plus tôt. Sans plus.

Pourtant, en 2017, les raisons de s’insurger ne manquent pas : précarité économique, multiplication des scandales politiques, crise de légitimité des institutions démocratiques. La liste n’est pas exhaustive. Mais ces instincts révolutionnaires se matérialisent ailleurs et le font aussi dans une certaine confusion.

« Le populisme n’est rien d’autre qu’une réponse confuse mais légitime au sentiment d’abandon des classes populaires des pays développés face à la mondialisation et à la montée des inégalités », écrivait le Prix Nobel Thomas Piketty dans Le Monde, en janvier dernier, pour expliquer la nouvelle configuration de ce goût de la révolution, toujours éternel, mais dont l’articulation récente laisse souvent perplexe.

La radicalité du geste a fait place à la radicalité du propos. Il suffit de voir ce qui se passe du côté du Bureau ovale de la Maison-Blanche pour le croire. On y retrouve des tweets matinaux qui sentent surtout l’agressivité et rarement la cohérence. L’image du politicien conventionnel, celle du technocrate centriste aux costumes gris anthracite et aux discours soignés en prend pour son rhume en nous mettant désormais devant des comportements erratiques qui sont sans doute bien plus révolutionnaires qu’on le croit puisqu’ils cherchent surtout à remettre en question l’ordre établi, le statu quo contre lequel les révolutionnaires, de tous les temps, se sont historiquement opposés.

« Plus le président [des États-Unis] scandalise le monde, plus ceux qui ont voté pour lui l’apprécient, notait d’ailleurs début juin le romancier britannique Salman Rushdie dans les pages du magazine français L’Obs. Il a été élu pour cela : pour détruire l’ordre mondial, et c’est ce qu’il fait. L’OTAN, les traités internationaux, etc. »

Il est possible d’en rire. Donald Trump — puisque c’est bien de lui qu’il est question ici — est finalement plus près du révolutionnaire avec un cocktail Molotov en main tel que décrit par Frigerio que d’un politicien comme Philippe Couillard. Or, il n’y a rien de louable d’abuser de la confusion idéologique du moment et même de l’alimenter pour séduire un électorat désenchanté et confus et le faire entrer dans une révolution antisystème, à coups de déclarations choquantes et de promesses sans doute, pour la plupart, irréalisables.

Celui qui a joué à la révolution pour arriver au pouvoir pourrait devoir, plus tôt que tard, composer avec les revers d’une telle stratégie.

La Marche des femmes du 21 janvier dernier, qui a mobilisé des millions de personnes à Washington, mais aussi à Toronto, à Paris, à Calcutta et à Nairobi, a donné les premières notes de ce qui l’attend. Les enquêtes qui pourrissent son gouvernement, tout comme les déclarations récentes de l’ex-directeur du FBI James Comey, ont aussi des accents de résistance.

Action, réaction, révolution, contre-révolution. Frigerio explique que nous ne sommes jamais bien loin d’une nouvelle ère de révolte, aussi confuse puisse-t-elle être. Mais comme il le montre aussi, changer le monde est une idée noble, innée, envoûtante, qui, lorsqu’on flirte avec, finit par devenir aussi belle que dangereuse.

1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 24 juillet 2017 11 h 37

    Thomas Piketty

    Merci d’avoir cité Thomas Piketty : « Le populisme n’est rien d’autre qu’une réponse confuse mais légitime au sentiment d’abandon des classes populaires des pays développés face à la mondialisation et à la montée des inégalités », écrivait le Prix Nobel Thomas Piketty dans Le Monde, en janvier dernier, pour expliquer la nouvelle configuration de ce goût de la révolution, toujours éternel, mais dont l’articulation récente laisse souvent perplexe. …"

    Toutefois, bien que son livre l’ait placé « en haut de la liste des futurs Prix Nobel » mais on ne lui a pas encore attribué. En revanche, il a reçu le Prix du meilleur jeune économiste de France (2002) et le Prix Yrjö Jahnsson (2013).