La prospective, cette grande fumisterie

En 1928, l'homme de science Nikola Tesla a affirmé qu'aucune fusée n'atteindra jamais la lune.
Photo: Tonnelé and Co. / CC En 1928, l'homme de science Nikola Tesla a affirmé qu'aucune fusée n'atteindra jamais la lune.

L’art de la critique, c’est un peu l’art de gérer l’erreur… de jugement. Demandez à Pierre Billard, critique de cinéma qui, en 1962, a déclaré : « Au cinéma, la science-fiction n’a aucun avenir. » Deux ans plus tôt, dans Les cahiers du cinéma, un autre de ses confrères a écrit : « Claude Lelouch, retenez bien ce nom. Vous n’en entendrez plus jamais parler. » C’était à la sortie de son film Le propre de l’homme, qui a été, en effet, un échec. Mais quand même… Et ces deux excès de vision troublée dans l’univers du 7e art respectent finalement une tonalité originelle, celle donnée par Auguste Lumière lui-même, et qui en 1900 a affirmé : « Mon invention sera exploitée pendant un certain temps comme une curiosité scientifique, mais à part cela, elle n’a aucune valeur commerciale, quelle qu’elle soit. »

Osons l’affirmation : la prospective et le hasard suivent une trajectoire commune, trajectoire qui vient de faire entrer 300 « vrais » visionnaires au panthéon des déclarations foireuses et recensées par Anne Queinnec dans 160 pages, intitulées Internet, ça ne marche jamais (First Éditions), une référence à la déclaration d’un politicien français faite en… 2001 sur le dos d’un réseau dont l’hégémonie ne fait aujourd’hui plus aucun doute.

Dans ce bouquin, les critiques artistiques en prennent pour leur rhume avec un Thomas Craven qui, en 1934, dans l’Art Digest a écrit : « Le prestige de Picasso pâlit rapidement et les gardiens de sa renommée — comme ses tableaux — mènent un combat perdu pour le placer parmi les immortels. » Et Kafka, « que les jeunes doivent absolument lire par snobisme » ? Et bien, il « sera pris dans trente ans pour une boisson rapide à base de café », a écrit Hervé Lauwick en 1965.

Le roman est une forme littéraire inepte qui n'a aucun avenir

L’erreur est humaine, mais elle est aussi démocratiquement répartie au sein des leaders d’opinion, et pas les moindres, comme Winston Churchill qui, en 1932, voyait très bien ce qui allait se passer dans les années 1980. Ou pas : « D’ici 50 ans, nous échapperons à cette absurdité d’élever un poulet tout entier pour en manger le blanc ou l’aile, en faisant pousser ces morceaux séparément dans un milieu approprié », a-t-il osé prétendre sur la place publique. Dommage. À la même époque, Léon Blum affirmait : « Quoi qu’il arrive, la route du pouvoir est fermée devant Hitler. » C’était le 2 août 1932, cinq mois avant qu’il ne soit nommé chancelier de la république de Weimar.

L’éditorialiste britannique Rex Lambert, lui, a estimé la même année que « la télévision n’aura pas d’importance au cours de [notre] vie ou de la [sienne] » et le New York Times était catégorique : « Jamais une fusée ne sera capable de quitter l’atmosphère de la Terre ». Aussi catégorique que Nikola Tesla, nouvel inspirateur du hipster contemporain et qui, en 1928, disait : « Aucune fusée n’atteindra la Lune, sauf découverte miraculeuse d’un explosif encore plus énergétique que tout ce qui est connu. Et même si le combustible indispensable était produit, il faudrait néanmoins démontrer que la fusée pourrait fonctionner à 459 degrés au-dessous de zéro : la température de l’espace interplanétaire. »

La crédulité de ce temps fait donc aujourd’hui place au sourire moqueur, celui qui devrait amener à relativiser les grandes vérités de tous les temps. En 1968, le très sérieux Time Magazine en avait une : « La vente à distance, bien que tout à fait faisable, est vouée à l’échec. » La revue Popular Mechanics, en 1949, en avait une autre : « Dans le futur, le poids des ordinateurs ne devrait pas excéder 1,5 tonne. »

Et du coup, ça aide à prendre avec un grain de sel les appels à la peur, les promesses lumineuses ou désastreuses et toutes les certitudes qui circulent sur les écrans de nos ordinateurs tenant désormais dans une poche.

Briller parmi les meilleurs visionnaires recensés par Anne Queinnec

« La télévision ne pourra pas rester sur le marché plus de six mois. Les gens se fatigueront de regarder une boîte en contreplaqué tous les soirs » (Darryl F. Zanuck, président de la 20 th Century Fox, 1946)

« Il n’y a aucune raison pour qu’un individu quelconque possède un ordinateur chez lui » (Kenneth Olsen, président fondateur de Digital Equipment Corporation, 1977)

« Le roman est une forme littéraire inepte qui n’a aucun avenir » (Victor Segalen, médecin, poète et ethnographe, 1910)

« Dans cinquante ans, le livre aura tué le théâtre » (Edmond de Goncourt, 1879)

« C’est évident que, si elle ne retourne pas à son ancien état, la langue française fera rire, et une langue qui fait rire est impropre au barreau, au cothurne, à l’épopée, au Sénat, aux oraisons funèbres, à la haute poésie et à la gravité de l’histoire. La langue française deviendra un patois que les bons écrivains n’emploieront jamais. Elle deviendra la langue du peuple. » (Casanova dans Lettre à Léonard Snetlage, 1797)

« Les gens bien informés savent qu’il est impossible de transmettre la voix par des fils électriques. Et quand bien même cela serait possible, cela n’aurait aucun intérêt pratique. » (Erasmus Wilson, professeur à Oxford, 1878)

« Il est infiniment improbable que l’homme utilise un jour la puissance de l’atome. L’idée spécieuse selon laquelle on utilisera l’énergie atomique quand nos réserves de charbon seront épuisées est un rêve totalement non scientifique et utopique. » (Robert Andrews Millikan, Prix Nobel de physique 1923)

«Internet, ça ne marchera jamais !» Près de 300 prédictions de «vrais» visionnaires

★★★

Anne Queinnec, First Éditions, Paris, 2017, 160 pages