La Chine complexe de Xu Zechen

L'écrivain nous laisse entrevoir une Chine faite de tabous cultivés par de fortes pressions sociales.
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse L'écrivain nous laisse entrevoir une Chine faite de tabous cultivés par de fortes pressions sociales.

En 2011, le People’s Literature — premier magazine littéraire de la Chine communiste — a fait entrer Xu Zechen, auteur de trois romans et d’un recueil de nouvelles, dans sa liste des vingt écrivains chinois les plus prometteurs de notre temps. Son premier roman traduit en français, Pékin pirate, peignait une Chine de marginaux, faite de prostitution, de misère et de corruption. Avec ses novellasLe faussaire et La muette, Zechen replonge dans cet univers peuplé de personnages déracinés, venus chercher l’espoir de réussir dans la capitale.

Le narrateur du Faussaire est un jeune romancier qui rencontre, à l’occasion d’un récital de poésie, Bian HongQi, poète et faussaire au caractère bouillant, venu à Pékin par ambition. Leur amitié naissante mène à une colocation, qui nous plonge au coeur des tiraillements tragicomiques du poète, emmêlés à ses pratiques illicites et deux histoires de coeur : l’une pour une fougueuse Pékinoise et l’autre pour sa femme, mature et patiente, restée dans sa ville d’origine.

Incapable de quitter Pékin pour retrouver sa femme, mais trop lâche pour divorcer, il erre entre la capitale et sa ville natale, laissant la situation s’envenimer jusqu’à ce qu’il soit arrêté et placé en détention pour sa pratique de faussaire. Pantin de son sort jusqu’au dénouement, son salut dépend de la bonne volonté des gens qui l’entourent.

Dans La muette, un jeune libraire, Wang Yiding, est convoqué au commissariat où la police le force à prendre en charge XiXia, une jeune muette dont la provenance est aussi mystérieuse que les raisons qui l’ont menée à Yiding. Cette présence imposée devient source de problèmes pour le libraire. Il tente à plusieurs reprises de s’en débarrasser, en vain, étant plutôt aux prises avec un sentiment amoureux naissant qui va le mener sur des chemins inexplorés. « Si XiXia réussit à parler, vous formerez un parfait petit couple »,lui dit son oncle, comme pour rappeler le poids du regard des autres sur la vie des Chinois.

L’attrait principal des novellas de Zechen réside dans ses personnages qui, tiraillés et vulnérables, portent vertus et lâchetés. L’auteur se garde pourtant de les sanctionner et nous laisse plutôt entrevoir une Chine complexe, faite de tabous cultivés par de fortes pressions sociales. Dans ce pays surpeuplé, chacun cherche à se distinguer tout en cheminant dans les limites de l’ordre établi : « On est tellement serrés qu’on n’arrive pas à se frayer un chemin. Et pourtant, il faut avancer quand même. Quoi faire d’autre ? »

Appuyé par un style sobre mais percutant, l’auteur tisse ses intrigues avec ironie, soulignant les contradictions du cadre social. Son univers nous offre ainsi le plaisir d’une rencontre avec l’altérité pékinoise, tout en éclairant un malaise aussi ressenti dans notre société : l’inquiétante étrangeté de l’inconnu. Avec ses descriptions d’êtres stigmatisés par la masse, Zechen nous rappelle que la paix est souvent plus facile à atteindre lorsqu’on rentre dans le rang : « Nous qui sommes des gens simples, nous devons nous montrer responsables et éviter les conduites excentriques », écrit-il.

Le faussaire. Suivi de La muette

Xu Zechen, traduit du chinois par Hervé Denès, Philippe Rey, Paris, 2017, 224 pages