La grande toute petite Geneviève Castrée

Arrachée au monde par un cancer du pancréas, Geneviève Castrée n’aura pu bercer sa fille Agathe que pendant 18 mois.
Photo: Phil Elverum Arrachée au monde par un cancer du pancréas, Geneviève Castrée n’aura pu bercer sa fille Agathe que pendant 18 mois.

Il y a un an, le 9 juillet, la lumineuse colère de l'illustratrice, poète et musicienne s'est éteinte. L'auteure n'avait que 35 ans.

« Malheureusement… beaucoup de filles que je connais sont assez fragiles et beaucoup trop facilement égarées par les vents », écrit Geneviève Castrée dans Roulathèque roulathèque nicolore (2001), livre onirique d’illustrations parsemées de quelques rares phrases. Sur la couverture de cette fable fauve, une jeune femme chaussée de patins vintage danse avec les « tristounettes », sortes de mignons petits succubes aux allures d’adorables chatons.

À l’instar de cet alter ego, Geneviève Castrée n’aura jamais cessé tout au long de sa courte existence de célébrer en mots et en images l’éblouissement du rêve et de la vie intensément vécue, tout en tentant d’apprivoiser avec le plus grand courage les fantômes qui la pourchassaient. Un cancer du pancréas l’arrachait à ce monde il y a un an, le 9 juillet 2016, à l’âge de 35 ans. Elle n’aura pu bercer sa fille que pendant 18 mois.

Photo: L’Oie de Cravan Détail d’une illustration tirée de «Pamplemoussi» (2004), de Geneviève Castrée, album illustré accompagné d’un disque de chansons interprétées par l’auteure. L’oeuvre hybride a été tirée à 800 exemplaires.

« Je crois, oui, que cette phrase-là de Roulathèque était autobiographique. Elle se trouvait fragile, mais c’était, Geneviève, une fragile qui vivait toujours sur la ligne de risque. C’était quelqu’un qui défiait le sort, qui faisait les choses pour vrai, qui n’attendait pas, qui bougeait », se souvient son ami et éditeur, le fondateur de L’Oie de Cravan Benoît Chaput, qui rencontre d’abord cette « petite punk aux dreads blancs bleachés » lors d’un événement de bédés au bar Le Cheval blanc. Elle n’a que 15 ou 16 ans et saisit tous les prétextes pour fuir sa banlieue de Saint-Bruno, dont elle a horreur. Son premier livre, Lait frappé, paraît à l’enseigne de la petite maison du Mile-End alors qu’elle n’a que 18 ans.

Susceptible (2012), la seule bédé signée Geneviève Castrée épousant une narration plus traditionnelle, traversée crûment autobiographe de la jeunesse de Goglu, gamine contrainte de veiller sur une mère célibataire incapable de se mesurer au défi de la parentalité. Une histoire sans happy end, au sens hollywoodien du terme du moins, que couvaient jusque-là de manière métaphorique presque toutes ses publications, et qu’elle souhaitait enfin raconter le plus limpidement possible, dans l’espoir de passer à autre chose.

« Il y a des millions de films sur des familles qui traversent quelque chose de difficile et à la fin, l’enfant dit un truc aux parents, les parents l’acceptent, tout le monde est content, puis ils se donnent tous une accolade larmoyante. Dans la vraie vie, les choses ne se passent pas toujours comme ça. C’est en fait très rare, expliquait-elle à The Comics Journal, en avril 2013 (notre traduction). Le temps qui guérit tous les maux, c’est de la pure bullshit. »

Photo: Benoît Chaput Geneviève Castrée à sa table à dessin

Univers féerique constamment surplombé par l’ombre d’un passé impossible à laisser derrière soi, les premiers titres de Geneviève Castrée, sorte de livres pour bambins forcés trop vite à devenir adultes, ont de l’enfance à la fois la dureté de la rencontre initiale avec le monde, et son indissociable émerveillement.

« Elle a souvent séjourné chez moi, et je me souviens qu’elle se nourrissait exclusivement de grands bols de céréales sucrées avec du lait », raconte Benoît Chaput, en évoquant une éternelle jeune fille, à la colère lumineuse face aux injustices d’un monde dans lequel elle avait été accueillie sans assez de douceur. « J’ai un sticker ici qu’elle avait fabriqué sur lequel c’est écrit “La toute petite Geneviève Castrée”. »

« Elle voulait que le monde vienne à elle »

À Anacortes, dans l’État de Washington, où elle vivait avec son mari musicien Phil Elverum depuis environ huit ans, Geneviève Castrée enregistre sous toutes sortes de noms sibyllins (d’abord Woelv, puis Ô Paon) des albums de folk hypnotique et étrange, aux accords s’élevant comme d’un sommeil limoneux. Si elle s’adresse essentiellement à un public anglophone, c’est néanmoins en français qu’elle chante des textes surréalistes, tendres, joueurs et graves.

« Je crois que si elle s’entêtait à s’exprimer dans sa langue, c’est qu’elle voulait que le monde vienne à elle, et non pas le contraire. Elle voulait être considérée selon ses propres termes, ne jouer aucun jeu », explique son mari, au sujet de celle qui aimait se décrire comme une Martienne. Sous son pseudo Mount Eerie, il lançait en mars dernier l’album A Crow Looked at Me, journal souvent insoutenablement intime du quotidien d’un jeune veuf refusant d’attribuer un sens au départ de sa femme. Il s’attelle présentement à mettre de l’ordre dans la quantité phénoménale de textes et de dessins laissés derrière. Deux livres doivent d’ailleurs voir le jour cet automne chez Drawn Quarterly.

Au bout du fil, la bédéiste Julie Doucet peine toujours à supporter la cruauté d’une mort ayant frappé une femme qui, enfin, goûtait à une forme d’apaisement, après s’être délestée d’une partie de son amertume grâce à Susceptible. « Je suis encore incapable d’écouter ses disques », laisse-t-elle tomber à propos de son amie, très laconique, mais parfaitement transparente.

« Comment se sentir / quand on a finalement / tout ce qu’on voulait ? // Doit-on devenir pantouflard ? / platte ? / endormi »,s’interroge Geneviève Elverum en s’adressant à sa fille enfin née dans Maman sauvage, son premier recueil de poésie paru en 2015 sous son vrai nom, auquel succédera Maman apprivoisée cet automne, chez L’Oie de Cravan.

« En t’allaitant / je regardais ton oreille / minuscule, délicate / tortellini. // Ta peau sucrée / contre moi / j’ai encore du mal / à comprendre / comment tu as pu / sortir de mon corps. // Même, juste comment / une oreille pareille / a pu sortir de là. » Nous sommes nombreux à avoir encore du mal à comprendre l’injustice de la mort de Geneviève Castrée.


«Petit cul», un poème tiré du recueil «Maman Sauvage»

Des fois, quand je m’allonge

je sors mon ventre de mon chandail

pour le regarder.



Récemment, tu fais un angle droit

avec tes fesses

qui se promènent sous ma peau.

Comme si tu donnais un coup de hanche

pour te faire plus de place

tu t’étires.



Si on essaie de regarder un film

et que le film est moins que fascinant

on observe ton petit cul bouger

à la place.