L’amère America de Vincent Giudicelli

La Marie que chante «Cardinal Song», premier roman de Vincent Giudicelli, appartient au stéréotype de la vamp envoûtante parce que volatile. Le genre de muse autour de laquelle édifier une grande œuvre mais qui, en attendant, pourrait bien faire souffler une tempête sur votre quotidien.
Photo: Marc Leclercq La Marie que chante «Cardinal Song», premier roman de Vincent Giudicelli, appartient au stéréotype de la vamp envoûtante parce que volatile. Le genre de muse autour de laquelle édifier une grande œuvre mais qui, en attendant, pourrait bien faire souffler une tempête sur votre quotidien.

Le rock et la littérature auront beaucoup contribué à sanctifier en ultime objet de désir la fille appelée par un ailleurs avec lequel elle renouera inéluctablement, de la Ruby Tuesday des Rolling Stones, qui refusait d’être enchaînée au monde matériel, à la Betty du 37°2 le matin de Philippe Djian, que la folie ne pouvait qu’un jour complètement engouffrer. Le féminin insaisissable a des yeux enjôleurs auxquels peinent à résister les durs au coeur tendre.

La Marie que chante Cardinal Song, premier roman de Vincent Giudicelli, appartient à ce même stéréotype de la vamp envoûtante parce que volatile. Le genre de muse autour de laquelle édifier une grande oeuvre mais qui, en attendant, pourrait bien faire souffler une tempête sur votre quotidien.

« Contrairement à pas mal d’autres filles, Marie savait qu’elle était limite. C’est ce qui rend les gens intéressants, cette conscience qu’ils ont d’eux-mêmes », note le narrateur, complètement obnubilé, mais aussi soulagé d’avoir enfin trouvé sa « partner in crime » à lui. « Je savais en rencontrant Marie que je n’aurais pas affaire à une Agathe ou à une Clémence, une de ces assommantes buveuses d’Évian qui sentent constamment la lavande, apprennent le violon, n’achètent jamais de ketchup et font leur lit en quittant les chambres d’hôtel. »

En visite à Tunis, le jeune amoureux se réveille un matin dans une maison désertée par Marie, partie à la recherche d’un père qu’elle n’a jamais connu. Partie sans avertissement, comme de raison, parce que sinon, il n’y aurait pas de roman, autrement dit, pas de chanson.

Assemblage de mythes

Bien qu’il soit annoncé en quatrième de couverture comme « une sorte de road trip moderne à la Jack Kerouac » et qu’il se déroule en partie aux États-Unis, Cardinal Song propose essentiellement un assemblage de mythes américains tels qu’imaginés depuis la France. L’Amérique que Vincent Giudicelli fabule n’existe sans doute que dans sa tête.

La constante tentative de glorification de l’excès, du rock et de la Californie à laquelle oeuvre l’auteur, qui a grandi entre Paris et la Corse, doit beaucoup au magazine Rock & Folk et à une certaine école de la rock critic française. Le personnage de Norman, insatiable bourlingueur qui a un jour dormi avec Debbie Harry et fêté avec The Clash, semble en ce sens tout droit sorti de la plus hallucinée des Musicographies avec « ses boots noirs, son jean noir, son t-shirt noir, son sac en bandoulière, rempli de toute la pharmacopée indispensable à celui qui veut planer et redescendre tranquillement ».

Les clichés abondent comme les groupies dans une chambre d’hôtel après un show de Led Zeppelin en 1971, sans pourtant gâcher le charme de cet exercice de style, dans la mesure où Giudicelli ne sait tolérer un paragraphe qui ne serait électrisé par la stridence d’une phrase péremptoire et vénéneuse. « Les parents ressemblent parfois à un agent toxique ou à une religion. » « Fuir est un droit que l’on s’octroie pour survivre. » « De l’enfance, nous ne gardons finalement que ce que nous n’avons jamais voulu comprendre et nous le retenons comme une pulpe au fond d’une vieille bouteille oubliée dans un placard. »

Mélancolique cri de révolte, Cardinal Song pleure la décadence d’un monde qui, par respect pour cette chose fragile qu’est la vie, ne sait plus qu’embrasser la sobriété, l’équilibre et la modération d’un quotidien rangé, bercé par la musak des rêves sacrifiés. Un sombre portrait auquel Vincent Giudicelli semble préférer ses fantasmes d’une Amérique de l’ivresse et de l’autodestruction.

Cardinal Song

★★★ 1/2

Vincent Giudicelli, Annika Parance éditeur, Montréal, 2017, 274 pages