Lionel Shriver raconte le jour où l’Amérique a fait banqueroute

L’écriture de Lionel Shriver est directe, railleuse et arrache morceau par morceau les restes de l’« American way of life ».
Photo: Joël Saget Agence France-Presse L’écriture de Lionel Shriver est directe, railleuse et arrache morceau par morceau les restes de l’« American way of life ».

Le roman d’anticipation de Lionel Shriver Les Mandible serait-il un pamphlet de droite libertarienne à peine camouflé ?

Le futur qu’il propose semble en effet s’abreuver aux craintes d’une droite conservatrice quant à l’influence croissante des Latino-Américains sur la Grande Amérique et quant aux impôts qui écrasent les honnêtes travailleurs alors qu’une élite « techno-bobo » jouit, elle, d’un mode de vie irréaliste. À sa sortie en anglais, l’an dernier, le récit n’a laissé personne indifférent dans un pays en crise et en campagne électorale, même s’il oppose à l’effondrement du monde et fait l’éloge naïf du dur labeur, de la famille et de la réduction de la taille de l’État.

Nous sommes en 2029, les États-Unis ne peuvent plus rembourser leur dette nationale, le dollar ne vaut plus un kopeck, et l’ordre social est en chute libre. Il ne reste qu’une dizaine d’années aux Américains pour jouir de leur domination économique, de leurs VUS et de leurs maisons monstrueuses. Leur insouciance a un prix : une nouvelle crise économique qui s’apprête à rejouer celle des années 1930.

Au centre de la tempête une famille blanche de classe moyenne, les Mandible, est plongée dans une pauvreté digne de celle qui afflige le tiers-monde. Les quatre générations de ce clan familial ordinaire doivent réapprendre à compter les uns sur les autres et à vivre sous le même toit, au coeur d’une société dystopique qui se dévoile dans l’accumulation de ses dérives : à la crise déflationniste et au chaos social qui habitent la première partie du livre succède la reconstruction d’un État-providence 2.0, où la technologie conjuguée au big data enferme les travailleurs dans un quasi-esclavage.

Un rêve en morceaux

L’écriture de Lionel Shriver est directe, railleuse et arrache morceau par morceau les restes de l’« American way of life », à laquelle s’accrochent désespérément ses personnages, tout en partant en croisade contre le politiquement correct. La romancière multiplie d’ailleurs les coups sur les « régimes sans gluten » et autres névroses de riches devenues insignifiantes alors que la nourriture même commence à manquer. Mais son jupon idéologique dépasse rapidement, au point d’en faire souffrir un récit qui, sans surprise, laisse le salut venir de la famille comme unique socle, alors que tout autour tout fout le camp.

Et c’est bien là le problème des Mandible, qui résume une trajectoire familiale à une tranquille accumulation de richesses, et ce, dans un univers, celui de Lionel Shriver, où la lâcheté, le conservatisme et la peur du changement sont justifiés par la peur de tout perdre et par un effondrement qui est perçu comme un simple horizon redouté plutôt que comme une crise dont ils sont en partie responsables.

Difficile donc de compatir à leur drame alors qu’ils découvrent la réalité de l’insécurité, de la perte des économies, des pénuries et de la débrouille qui n’est pas une fiction pour une bonne partie de la population mondiale, y compris aux États-Unis, sans grandes compassions eux-mêmes pour ces exclus qui les ont précédés. D’ailleurs, ces habitués à la crise, lorsque convoqués dans le récit, n’occupent que des rôles secondaires teintés d’un racisme ordinaire.

Le traitement réservé à son seul personnage noir — une femme mariée par intérêt au patriarche des Mandible, atteinte de démence et qui finit littéralement tenue en laisse — confirme surtout que Lionel Shriver n’a pas peur de la provocation pour nous faire avaler n’importe quoi.

Dans ce portrait corrosif d’un monde où l’argent cimente les relations humaines et sociales, la perte de valeur des capitaux aurait pu être vue comme un appel d’air. Or Les Mandible n’ose pas ce saut dans l’inconnu et par le fait même perd très vite en intérêt.

Les Mandible. Une famille 2029-2047

★★ 1/2

Lionel Shriver, traduit de l’anglais par Laurence Richard, Belfond, Paris, 2017, 528 pages