Les confessions inédites d’Evguénia Iaroslavskaïa-Markon

Evguénia Iaroslavskaïa-Markon le jour de sa dernière arrestation à la fin des années 1920, quelques jours avant son envoi dans le camp concentrationnaire des îles Solovki
Photo: Courtesy Memorial, 2017 Evguénia Iaroslavskaïa-Markon le jour de sa dernière arrestation à la fin des années 1920, quelques jours avant son envoi dans le camp concentrationnaire des îles Solovki

Idéaliste, jusqu’au-boutiste, anarchiste et voleuse à la tire, suicidaire, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon semble avoir connu un destin à la hauteur tragique de son époque.

Accusée de « propagande antisoviétique », elle sera internée et exécutée en 1931 dans le camp concentrationnaire des îles Solovki, gros morceau de ce vaste « archipel du goulag » (Soljenitsyne) qui s’étendra peu à peu d’un bout à l’autre de l’Union soviétique.

Confession écrite juste avant d’être exécutée à l’âge de 29 ans, Révoltée (titre trouvé par le journaliste et écrivain français Olivier Rolin, qui en signe la préface) a été retrouvé dans les archives du FSB par un historien russe en 1996.

Voler me procurait une véritable jouissance

Devenue révolutionnaire à l’âge de treize ans après avoir grandi à Saint-Pétersbourg au sein d’une bonne famille de la bourgeoise juive, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon semblait concentrer l’idée même de refus. Guidée par le rejet radical de l’intelligentsia russe de son temps — dont elle était pourtant le pur produit —, elle a fait le choix délibéré de la racaille et de la gueuserie, ceux qui lui semblaient former le « sel de la terre ».

Mais après l’insurrection de Kronstadt en 1921, alors que plusieurs sociaux-révolutionnaires et anarchistes avaient été fusillés, elle va vite se détourner du bolchevisme.

Pasionaria tranquille, voleuse par chic et par défi, elle y fait ouvertement l’éloge des pickpockets et du vol à la tire — qui devient sous son regard une véritable forme d’art. « Voler, raconte-t-elle, me procurait une véritable jouissance. » Elle s’était spécialisée dans le vol de valises dans les gares. Arrêtée et assignée à résidence à la suite d’un vol qui a mal tourné, elle décidera plutôt de resquiller de gare en gare en se faisant diseuse de bonne aventure.

Amputée des deux pieds en 1923 après un accident, expatriée un temps à Paris et à Berlin, arrêtée une énième fois et envoyée au camp des îles Solovki rejoindre son compagnon, le poète Alexandre Iaroslavski, la jeune femme n’avait plus rien à perdre. Sa sincérité semble totale. Jusqu’à célébrer « cette vie d’amour, de création et d’errance qui était la nôtre », écrit-elle, en évoquant la communauté d’exclus à laquelle elle croyait appartenir jusque dans la mort.

Un document inédit et la confession vibrante et lucide d’une femme libre, rebelle absolue, qui portait en elle l’« écharde du pardon universel ».

Révoltée

★★★ 1/2

Evguénia Iaroslavskaïa-Markon, traduit du russe par Valéry Kislov, Seuil, Paris, 2017, 176 pages