Deux hommes d’honneur contre l’obscurantisme

Arturo Pérez-Reverte est tombé par hasard sur l’«Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers», ouvrage devenu la base de son nouveau livre.
Photo: Hector Guerrero Agence France-Presse Arturo Pérez-Reverte est tombé par hasard sur l’«Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers», ouvrage devenu la base de son nouveau livre.

C’est sans conteste l’une des plus grandes aventures du XVIIIe siècle. Et son rayonnement rapide et retentissant à travers tout le monde moderne en témoigne. Bien plus qu’un ouvrage de référence et de synthèse, c’était aussi un manifeste, un instrument de combat intellectuel et de liberté.

« Cet ouvrage produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j’espère que les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n’y gagneront pas. Nous aurons servi l’humanité », croyait d’ailleurs l’un de ses principaux artisans, l’écrivain et philosophe français Denis Diderot.

Il y a quelques années, en fouillant dans la vieille bibliothèque de l’Académie royale espagnole — lui-même membre de cette prestigieuse institution, il y occupe la chaise T depuis 2003 —, Arturo Pérez-Reverte est tombé par hasard sur l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, publiée entre 1751 et 1772 sous la direction de Diderot et d’Alembert.

Vingt-huit volumes in-folio à la reliure en cuir marron clair, usés par deux siècles d’usage, dans l’édition d’origine. Un condensé brûlant, en 72 000 articles, des idées les plus révolutionnaires de l’époque.

Dès lors, très vite, Pérez-Reverte s’est mis à imaginer quel chemin avaient pu emprunter ces exemplaires avant d’aboutir sur les rayons de la bibliothèque de l’Académie. Des « hommes d’honneur », croit-il, avaient essayé d’introduire les Lumières en Espagne et de sortir le pays de siècles d’obscurantisme.

C’est ainsi que l’écrivain de 65 ans a voulu redonner forme et âme aux deux académiciens espagnols chargés d’effectuer, à la fin du XVIIIe siècle, le voyage jusqu’à Paris afin de se procurer la fameuse Encyclopédie — condamnée par l’Église, proscrite par de nombreuses maisons royales européennes et même officiellement interdite en France.

Duo de rêve

Le bibliothécaire de l’Académie espagnole, don Hermógenes Molina, et le brigadier des armées navales à la retraite don Pedro Zárate ne pourraient être plus différents. Un spécialiste petit et bedonnant de l’Antiquité romaine, personnage dévot qui n’était à peu près jamais sorti de chez lui, et un ancien militaire à la poigne encore solide, féru de toutes les idées nouvelles qui enflammaient l’Europe des Lumières, pour qui ce voyage « est une goutte d’eau insignifiante dans l’océan de notre résignation nationale ». Dans un roman, c’est un véritable duo de rêve.

Mais en plus des difficultés prévisibles de leur mission — il était déjà devenu difficile de mettre la main sur une édition complète de la première édition de l’Encyclopédie —, les deux voyageurs espagnols auront quelqu’un à leurs trousses, que des opposants espagnols ont chargé de faire échouer l’entreprise…

Rencontrant sur leur route bandits de grands chemins, escrocs, philosophes, exilés ou courtisans, les deux héros de Pérez-Reverte vont cavaler d’auberges mal famées en salons parisiens pour mettre la main sur les livres qu’ils cherchent à acquérir.

Mélangeant réalité et fiction, familier des romans historiques (Le tableau du maître flamand, Le club Dumas ou encore la série Capitaine Alatriste), Arturo Pérez-Reverte incarne formidablement ces idées qui ont enflammé les esprits à la fin du XVIIIe siècle.

Roman philosophique, roman d’aventures, Deux hommes de bien est aussi l’aventure d’un roman, car l’écrivain espagnol y met en scène sa propre quête. Le livre est le récit d’une double aventure : celle de ces deux compagnons de fortune en mission très spéciale et celle d’un écrivain, visiblement passionné par son sujet, qui partage avec nous ses réflexions, ses recherches et ses voyages afin dereconstituer le plus fidèlement possible le décor et la substance de cette folle entreprise.

Éclairant et divertissant.

Deux hommes de bien

★★★★

Arturo Pérez-Reverte, traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli, Seuil, Paris, 2017, 512 pages