René Lévesque dans l’urgence de l’être

René Lévesque parlant aux journalistes le 20 octobre 1976, au cours de la campagne électorale qui l’a porté au pouvoir
Photo: Alain Renaud Le Devoir René Lévesque parlant aux journalistes le 20 octobre 1976, au cours de la campagne électorale qui l’a porté au pouvoir

En 1970, René Lévesque, à la tête du Parti québécois, est vaincu dans sa circonscription même si le PQ fait élire sept députés. Les sommes qu’il devra verser à sa femme, de qui il se sépare, rongeront sa pension d’ex-ministre libéral. Pour subvenir à ses besoins, il redevient journaliste. Dès sa première chronique, le ton est donné : « Je n’ai jamais pu croire que berner les gens sciemment soit compatible avec un rôle de responsabilité publique ! »

Tout en ouvrant, par souci de rentabilité, les pages du Journal de Montréal, dont il est le propriétaire, à des chroniqueurs des grandes tendances politiques québécoises, Pierre Péladeau, par convictions indépendantistes, vient de demander à Lévesque de tenir la chronique la plus considérable. Le journaliste de 48 ans aura la lourde tâche, six fois par semaine, d’y promouvoir « l’accession à l’indépendance politique », évidence « chaque jour plus nécessaire et plus urgente », d’après son article d’ouverture.

Les historiens Éric Bédard et Xavier Gélinas établissent et présentent cette gigantesque somme de textes presque oubliés du public et dont la périodicité serrée s’étend de juin 1970 à décembre 1971. « Très imparfaitement », selon son humilité légendaire, Lévesque commence par y résumer l’objectif du PQ, qui est aussi l’idéal le plus intime du leader : « Une démocratie soucieuse avant tout de justice sociale, de liberté normale pour un peuple qui en a amplement l’âge et la capacité. »

Des cibles notoires

Il donne libre cours à son style coloré en s’en prenant à Pierre Elliott Trudeau, premier ministre du Canada : « Désormais se maintiennent les seules vertus de l’erre d’aller et de la peur du changement, assaisonnées au besoin de quelques excitations trudeaulâtres, LSD du fédéralisme. » Pour lui, Robert Bourassa, premier ministre du Québec, est « une cigale économique » chantant « des berceuses pour enfants arriérés qui rappellent celle d’un autre célèbre illusionniste, Maurice Duplessis ».

Ce qui ne l’empêche pas de condamner sans appel des militants du Front de libération du Québec qui viennent d’assassiner son ex-collègue libéral Pierre Laporte : « Ils ont importé ici, dans une société qui ne le justifie absolument pas, un fanatisme glacial et des méthodes de chantage à l’assassinat qui sont celles d’une jungle sans issue. » Il avoue, en 1971, n’avoir découvert que sur le tard, chez les indépendantistes radicaux mieux éclairés, le poète Gaston Miron, qu’il juge « agressivement structuré contre vents… d’octobre ».

Une vraie langue de travail, c’est une langue rentable. Pour une majorité pauvre, ça ne vient que si la majorité est chez elle et que tout le monde le sait.

Le sens aigu de la normalité démocratique n’éteint pas chez Lévesque le sens du tragique cher à Miron. Ce que l’Angleterre fit jadis à l’Irlande reste « l’un des cas de barbarie collective les plus répugnants et persistants de l’histoire des peuples dits civilisés », rappelle-t-il comme une leçon à un Québec pourtant en bien meilleure posture.

Chroniques politiques. Tome 2 : 1970-1971

★★★★

René Lévesque,  Sous la direction d’Éric Bédard et Xavier Gélinas

2 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 24 juin 2017 04 h 21

    Comme...

    Et ce matin, paf !
    Une douce claque dans la gueule pour me rappeler sur quoi se sont développées mes idées culturelles, sociales et bien entendu, politiques...

    Vive le Québec libre !

  • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 24 juin 2017 19 h 18

    Et au Québec? Et en Acadie?

    René Lévesque a écrit: "Ce que l’Angleterre fit jadis à l’Irlande reste « l’un des cas de barbarie collective les plus répugnants et persistants de l’histoire des peuples dits civilisés »"

    Il ne faut pas oublier non plus ce que l'Angleterre a fait partout dans le monde, dans les pays qu'elle a colonisés.

    Comme pourrait dire M. Couillard: "Le drapeau britannique porte en soi des signes de violence".