Ça a commencé comme ça

Premières lignes de «L’étranger» d’Albert Camus
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Premières lignes de «L’étranger» d’Albert Camus

Voici un livre qui multiplie le charme des commencements. Celui, par exemple, du chef-d’oeuvre de Proust est aujourd’hui plus que célèbre : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Tout comme l’est la première phrase du Voyage au bout de la nuit :« Ça a commencé comme ça. » Jusqu’au dernier moment, on sait aujourd’hui que Céline a longtemps hésité pour cette phrase entre « commencé » et « débuté ». Détail sans importance ?

« Ceux qui ne voient pas la différence sont des sauvages », lance sans appel Laurent Nunez, qui signe avec L’énigme des premières phrases une leçon édifiante et accélérée de la chose littéraire.

Des premières phrases d’À la recherche du temps perdu à l’incipit (du latin incipio, « commencer ») de l’Andromaque de Racine, le romancier et essayiste français, qui dirige les pages Culture du magazine Marianne, fait ici beaucoup avec ce qui pourra peut-être paraître très peu.

Conjonction

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas », commence aussi Camus dans L’étranger. « Le scandale arrive par cette conjonction de coordination », nous rappelle Laurent Nunez, qui installe d’emblée le doute dans l’esprit des lecteurs que nous sommes, plaçant la parole du côté de l’altérité, d’une humanité différente que la nôtre — ou justement indifférente.

« Par ce mot simple, “ou”, le doute apparaît ; il frappe jusqu’au narrateur. Et si Meursault n’était pas notre alter ego ? Et s’il était vraiment différent de nous — vraiment étranger ? »

Du « DOUKIPUDONKTAN » de Zazie dans le métro aux premières phrases des livres d’Aragon, qui sont autant de « pétards lancés dans une bibliothèque », l’auteur nous livre un concentré de lecture attentive, didactique et souvent clairvoyante.

L’énigme des premières phrases

★★★ 1/2

Laurent Nunez, Grasset, Paris, 2017, 200 pages