Paul Gouin, un moderne né trop tôt

Paul Gouin
Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec Paul Gouin

Fils et petit-fils de deux premiers ministres libéraux du Québec, respectivement Lomer Gouin et Honoré Mercier, le Montréalais Paul Gouin (1898-1976) rêvait de « relibéraliser » le Parti libéral de la province, de renverser la « dictature économique », d’organiser à Montréal en 1942, pour le 300e anniversaire de la ville, une Exposition universelle. Avant de mourir, l’utopiste se reconnaissait dans le PQ, mais, un peu vieillot, craignait le séparatisme…

Distingué, attachant, épris de modernisation sociale, de réforme politique, d’art, de folklore, Gouin incarne le Canada français progressiste et cultivé d’autrefois. Chez lui, hélas, la modération frisait la pusillanimité, l’esthétisme, pourtant réel, demeurait étranger à l’avant-garde ! Ses Écrits et discours (1932-1964), intelligemment choisis et présentés par le politologue Claude Corbo et l’ethnologue Nathalie Hamel, en témoignent.

Mais ils font surtout du fondateur en 1934 de l’Action libérale nationale (ALN), réponse politique à la crise économique et à l’impuissance des vieux partis, le précurseur déjoué, voire trahi de la Révolution tranquille. Ce n’est pas rien. Le réformisme inaccompli de Gouin aurait pu ressembler, même de loin, à la vigueur du New Deal, ce vaste programme socio-économique entrepris, à la même époque, avec grand succès aux États-Unis par le président Roosevelt pour enrayer la Dépression.

Le manifeste de l'Action libérale nationale [28 juillet 1934] propose de nationaliser l'électricité, ou à tout le moins d'aménager de nouveaux barrages par l'État; [...] de créer une assurance-maladie

 

Pour renverser le gouvernement québécois libéral de Louis-Alexandre Taschereau, jugé trop proche des puissances de l’argent, donc infidèle à la dimension sociale et nationale du libéralisme, mouvement instauré jadis ici par Louis-Joseph Papineau, le fondateur de l’ALN s’allie en 1935 au Parti conservateur provincial, dirigé par le retors Maurice Duplessis. Mal lui en prend. Dès l’année suivante, Duplessis rompt l’alliance en gardant à sa formation conservatrice son nouveau nom d’Union nationale pour attirer plus d’électeurs.

Ce faisant, le chef unioniste bat, aux élections de 1936, le premier ministre libéral Adélard Godbout qui venait tout juste de succéder à Taschereau. Très affaiblie, l’ALN disparaît en 1939. Toujours convaincu de l’urgence des mesures sociales et animé d’un fort sentiment national canadien-français, Gouin adhère en 1942 au Bloc populaire, parti politique fédéral et provincial opposé à la participation obligatoire du Canada à la Deuxième Guerre mondiale pour servir l’Empire britannique.

En 1964, en saluant la Révolution tranquille, il évoque « une masse anglo-saxonne protestante » qui, depuis la Conquête, était « riche de tout ce dont nous sommes pauvres ». Cette belle formule nous console du passéisme qui alourdissait les nécessaires audaces de Gouin pour secouer un Québec alors infiniment plus suranné que le chef politique.

Écrits et discours, 1932-1964. Héritage culturel, modernisation sociale et réforme politique

★★★ 1/2

Paul Gouin, sélection, édition et présentation de Claude Corbo et Nathalie Hamel, Del Busso, Montréal, 2017, 340 pages

À voir en vidéo