Escale 1: Les Amériques entre gaz de schiste, fantômes des dictatures, espoir et changement de sexe

Illustration: Tiffet

Les Amériques Une plongée dans l’exploitation du gaz de schiste en Pennsylvanie, les fantômes de la dictature argentine, Haïti côté sombre et côté espoir, les Caraïbes festives et la rencontre au Québec et à Porto Rico avec des hommes qui veulent devenir des femmes.

Le gisement de gaz naturel porte un nom d’empereur, le Marcellus, mais ce n’est pas ce qui le rend le plus redoutable. Sa menace ? Elle vient surtout des humains qui s’activent tout autour pour transformer ce schiste situé « à mille six cents mètres en sous-sol » en carburant, mais surtout en dollars, ceux qui font naître chez les actionnaires ces sourires méprisants les citoyens ordinaires, les équilibres sociaux, l’environnement…

Nous sommes en Pennsylvanie en 2010, dans les alentours de Bakerton, entre Pittsburgh et Philadelphie. Les représentants de la Dark Elephant Energy sillonnent les routes dans leurs pick-up immatriculés au Texas, à la rencontre des Fetterson, des Norton, des Kipler, ces familles d’Américains ruraux oubliés et négligés de tous, sauf quand leurs terres sont la porte d’accès à une ressource naturelle. Contre la signature d’un contrat, une promesse : celle d’un chèque pour rehausser la saveur de leur quotidien. Il n’y a rien d’autre à faire, sinon laisser la machinerie et la fracturation hydraulique, cette technique de forage controversée, poursuivre sa terrible révolution dans le domaine de l’exploration et de la production d’énergie.

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Avec la précision du regard journalistique, l’acuité de la sociologue capable de saisir l’enjeu collectif derrière le vote au sein d’une grande compagnie pour « des investissements stratégiques sur toute la chaîne de valeur de l’activité non conventionnelle », Jennifer Haigh invite dans Ce qui gît dans ses entrailles (Gallmeister, ★★★★) à plonger dans un roman à forte valeur sociale qui laisse les petites histoires du quotidien raconter l’avidité, tout comme les injustices et les résistances qu’elle peut faire naître.

Le ton est juste, jamais trop, toujours collé sur ce portrait en détail et sans parti pris d’une Amérique qui laisse le capital abuser des plus faibles. Une Amérique que laisse parfois l’odieux faire avancer son histoire, surtout si rien ne vient briser les silences complices.

La fiancée perdue

Au nord, ces silences permettent à des substances toxiques de sortir par les robinets d’eau potable. Au sud, en Argentine, il rend surtout toxique l’existence de ceux qui se sont enfermés dedans pour s’éloigner des horreurs de leur passé.

C’est ce qui est arrivé à Carlos, ancien montoneros, ces péronistes armés contre la dictature militaire des années 1970, et narrateur de À qui de droit (Buchet-Chastel, ★★★1/2), nouveau roman de Martin Caparros. Carlos est représentant de commerce. La maladie pourrait précipiter son départ. Elle va aussi le forcer à renouer avec un fantôme: Estela, sa fiancée de ses années de révolte politico-militaire, disparue après une arrestation. Il a toujours soupçonné une mort sous la torture, puis avait refouler l’horreur de ses hypothèses. Son ami ministre, Juanjo, va l’inciter à rouvrir les plaies et partir à la rencontre des témoins du calvaire de celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer.

Tout est en vibration dans ce récit qui pose un regard singulier sur le temps et son effet sur le goût de la vengeance. L’oeuvre sensible laisse l’intimité du drame personnel éclairer une commotion collective, pour mieux se demander ce que tous les morts de la dictature ont bien pu donner?

Sur la perle des Antilles

Les Amériques sont traversées par des destins tragiques, destins que rappelle Fabienne Josaphat dans À l’ombre du Baron (Calmann Lévy, ★★★1/2) et Louis-Philippe Dalembert dans Avant que les ombres s’effacent (Sabine Wespieser éditeur, ★★★★) de manière bien différente, même si leurs récits prennent racine dans la même terre du continent : celle d’Haïti. Le premier explore le côté sombre de la perle des Antilles en passant par les années François Duvalier et sa milice de Volontaires de la Sécurité nationale, les sinistres tontons macoutes, auxquels Raymond L’Éveillé, chauffeur de taxi à Port-au-Prince va être confronté. L’arrestation de son frère, prof de droit, et son incarcération à la prison de Fort Dimanche, qui a porté les exactions de la dictature, vient troubler sa quiétude relative, en le plaçant face à ce dilemme insoutenable: agir ou rester indifférent ?

Côté espoir, c’est le bouquin de Dalembert qui l’incarne avec cette histoire atypique et minutieusement racontée de Ruben Schwarzberg, médecin haïtien de son état, troublé, lui, par le tremblement de terre qui a frappé Haïti en janvier 2010. Le drame va le confronter à son histoire, une petite histoire enchâssée dans la grande et qu’il raconte à sa petite-cousine débarquée d’Israël pour prendre part à la riposte humanitaire : en 1939, Haïti a permis par décret à des juifs d’Europe de trouver la paix et l’exil sur ce bout de l’île d’Hispaniola. Il en a fait partie.

Plus loin à l’est, sur l’île de Porto Rico, c’est un tout autre destin qui s’est joué, celui de Sirena Selena (Zulma, ★★★1/2), jeune marginal homosexuel des quartiers sombres de San Juan devenu une grande diva des cabarets antillais, mais avant tout personnage fictif mis au monde par Mayra Santos-Febres pour raconter, avec un verbe cru par moments, les hauts et les bas de ces Caraïbes festives, celles du divertissement et de la décadence. Le texte, nourrit de l’intérieur, évite tous les clichés folkloriques habituels, mais se tient aussi loin des préoccupations d’autres hommes confrontés à la condition du transgenre et de la transsexualité, plus au nord sur le continent, au Québec, à titre d’exemple.

Jean Martin est de ceux-là. Son désir d’être lui, en devenant elle, donne le coeur et l’âme de Jeanne (À l’Étage, ★★★1/2) de Sophie Bouchard, récit intimiste et social d’un changement de sexe et de ses conséquences sur les relations personnelles et sociales de ceux et celles qui empruntent ce chemin. Le récit est balisé par la sensibilité de la plume de l’auteure, une intervenante sociale, qui ne peut cacher au fil des pages sa facilité à décoder les histoires de vie dans l’importance des interactions qui les attachent aux autres. « Pas facile de cultiver nos anciennes relations, alors nous en créons des nouvelles », écrit Jean après être devenu Jeanne. « Il faut beaucoup de compréhension et une ouverture d’esprit hors du commun pour oublier l’ancien nom, l’ancien sexe, l’ancienne voix, les anciens gestes, les anciens comportements, les anciennes routines, les anciennes pratiques. »

La littérature en apporte une nouvelle fois la preuve : du nord au sud, les Amériques sont aussi la somme de leurs différences, celles qui façonnent un continent et confirment que les humains qui y sont confrontés, ne sont finalement pas tant éloignés les uns des autres.

Pour poursuivre l’exploration...

Les braves gens ne courent pas les rues, Flannery O’Connor, Gallimard, 1963. Une leçon d’écriture en 10 nouvelles d’une précision remarquables mettant en scène des personnages simples du sud des États-Unis.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Harper Lee, Livre contemporain, 1961. Un chef-d’oeuvre, prix Pulitzer 1961, catégorie fiction. La Jane Austen de l’Alabama y raconte la condition humaine placée face à la Grande Dépression. Fort.

L’énigme du retour, Dany Laferrière, Boréal, 2009. C’est l’Amérique des migrations et son impact concret sur les trajectoires de vie. Entre Haïti et le Québec. Entre l’hiver de Montréal et la touffeur de Port-au-Prince.

Une histoire américaine, Jacques Godbout, Seuil, 1986. Ambiguïté identitaire, trafic d’immigrants clandestins et insolence de la Côte Ouest, tout est encore d’actualité dans cette fiction aux accents politiques, entre Montréal et San Francisco.

Gabacho, Aura Xilonen, Liana Lévi, 2017. Un premier roman coup-de-poing. Une jeune auteure. Une incursion dans la violence du quotidien d’un clandestin lettré qui reconstruit sa vie dans une ville du sud des États-Unis.

The Night, Rodrigo Blanco Calderon, Gallimard, 2016. Dans le Venezuela des années Chávez, un homme raconte en condensé un pays qui est en train de s’effondrer et de sombrer dans l’obscurité.

Ici et maintenant, Pablo Casacuberta, Métaillé, 2016. L’Uruguay par les yeux de Maximo Seigner, un adolescent sur le point de ne plus l’être, un adulte en devenir après s’être délaissé de ses rêves.

Le commis voyageur, Seth, Casterman, 2003. Un trait délicieusement suranné. Un représentant de commerce. Des ventilateurs. Le Canada des années 1950 raconté par ces anonymes qui ont fantasmé la modernité.

Corps étrangers, Cynthia Ozick, L’Olivier, 2012. L’exil des juifs émigrés de Russie aux États-Unis, le mirage de leur réussite sociale et le leurre de leur destinée dans une société sous tension permanente.

Les règles d’usage, Joyce Maynard, Philippe Rey, 2016. Un marginal, un libraire hyperlucide, une mère célibataire et des livres pour aider une adolescente à se reconstruire après la disparition de sa mère dans les attentats du 11 septembre.

Impossible ici, Sinclair Lewis, Gallimard, 1937. Une dystopie politique écrite dans les années 30 et qui donne l’impression étrange de raconter l’ascension politique de Donald Trump.

La servante écarlate, Margaret Atwood, Robert Laffont, 1987. Regard dystopique sur les excès de morale et sur l’Amérique du Nord que cela pourrait induire.