Escale 4: l’Asie entre soumission, prostitution et humour

Illustration: Tiffet

Asie L’enfer du colonialisme et de la soumission en Indonésie, la prostitution comme destin animal au Japon, le cri de la liberté d’une femme en Inde et l’humour d’un Prix Nobel de littérature sur la guerre.

Alors qu’il purgeait une peine de 14 ans au bagne de Buru, à cause de ses sympathies alléguées avec le parti communiste indonésien, l’écrivain Pramoedya Ananta Toer n’avait pas le droit de tenir un crayon. Il a donc d’abord conçu oralement l’histoire de la Tétralogie de Buru, fresque romanesque en quatre tomes, en la racontant à ses codétenus. L’ouvrage, dont le deuxième tome, Enfant de toutes les nations (Zulma, ★★★★), vient d’être traduit en français, a d’ailleurs été interdit en Indonésie jusqu’en 2005, un an avant la mort de son auteur.

 

L’actionse déroule à la fin du XIXe siècle, alors que les Indes néerlandaises sont sous la tutelle des Pays-Bas. Une querelle d’héritage oppose Nyai Ontosoroh, une concubine indigène, vendue par sa famille à un Européen propriétaire de sucrerie, dont elle a eu deux enfants, et le fils de ce dernier, qui cherche à récupérer la totalité de l’héritage. Par la voix de Minke, gendre de Nyai Ontosoroh, indigène instruit qui tente de donner une voie à son peuple à travers le journalisme, le livre est un véritable brûlot anticolonial, au ton dogmatique mais redoutablement efficace dans sa volonté de soulever l’indignation.

« Une seule chose est sûre, nak, dit Nyai Ontosoroh à Minke, sûre et immuable : ce qui est colonial est toujours diabolique. Tu vis dans un univers colonial et tu ne peux faire comme s’il n’en était rien. Cela n’a pas d’importance, pourvu que tu comprennes que l’homme colonial est et restera un démon jusqu’à la fin des temps. Le diable en personne. »

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Coercition, vente de femmes, meurtres, spoliation, tous les moyens sont bons pour satisfaire l’avidité des sucrières avec l’appui du gouvernement.

Minke doit faire face à la censure, même s’il écrit ses articles en néerlandais. Le journal colonial auquel il soumet deux textes va les refuser : l’un porte sur l’histoire d’une jeune femme qui transmet volontairement la variole à un propriétaire terrien qui veut la posséder de force, et l’autre sur le paysan qui dénonce l’exploitation de sa terre par la sucrière.

À la même époque, le Japon s’élève comme puissance économique et comme nation égale aux puissances européennes. « On ne peut affronter l’Europe sans s’être d’abord approprié sa force », écrit Pramoedya Ananta Toer. Mais le Japon du siècle comptait aussi son lot de pauvreté et d’exploitation. Fille de joie (Actes Sud, ★★★1/2), le roman de la Japonaise Kiyoko Murata, se déroule aussi dans l’Asie du début du XXe siècle.

Un destin de bête

À l’âge de 15 ans, la jeune Ichi, originaire d’une île du sud de l’archipel, est vendue au tenancier d’une maison close par sa famille qui peine à survivre. Ces filles doivent alors, par leur travail, rembourser la dette contractée par leurs parents. Une fois cette dette remboursée, si leurs parents n’en ont pas contracté une autre entre-temps, ces filles peuvent reprendre leur liberté. Sauvage, parlant uniquement son dialecte insulaire, la jeune Ichi, trop rebelle pour devenir une orian, courtisane du plus haut niveau, fréquente tout de même l’école des prostituées en même temps qu’elle rencontre ses premiers clients.

Le tout se déroule à l’époque meiji, où la prostitution est légale et encadrée. Ironiquement, c’est en se servant de « l’édit de libération du bétail » de 1872 que des prostituées réussissent à s’enfuir des maisons closes sans être tenues responsables de leur dette.

Kiyoko Murata cite ainsi le document : « Les prostituées et les geishas ayant perdu leurs droits personnels, il n’y a pas de différences entre elles et le bétail. On ne saurait attendre d’un animal qu’il rembourse l’argent pour lequel il a été acheté. De la même façon, on ne saurait exiger des prostituées et des geishas qu’elles remboursent leurs dettes à l’égard de l’établissement qui les a achetées. »

Les unes après les autres, dans un vaste mouvement de solidarité, les femmes prisonnières de la prostitution prendront ainsi la clé des champs pour assumer seules leur destin.

Le cri de la liberté

 

Presque un siècle plus tard, la situation des femmes demeure critique en Inde, où se déroule le roman Une bouffée d’air pur (Mercure de France, ★★★) d’Amulya Malladi. L’héroïne, Anjali, est abandonnée par son mari à la gare de Bhopal, précisément le jour où l’usine de gaz d’Union Carbide explose, en 1984. Après avoir inhalé des émanations toxiques, elle met au monde, d’un second mariage, un enfant lourdement handicapé.

En plus de mettre en jeu le destin de cet enfant, ce premier roman d’Amulya Malladi décrit la condition des femmes dans le mariage en Inde. « C’était la malédiction de la société. La femme était toujours à censurer. Dans tous les cas ! Si elle était violée, c’était sa faute. Si elle était battue, c’était sa faute. Si son mari la trompait, c’était sa faute. »Reste que l’héroïne du roman a tout de même trouvé le courage de divorcer, quitte à s’attirer l’opprobre de ses parents et à le cacher dans son milieu de travail pour conserver son emploi.

 

Les retrouvailles des compagnons d’armes (Seuil, ★★★★), le dernier roman traduit en français de Mo Yan, écrivain chinois Prix Nobel de littérature de 2012, est quant à lui essentiellement une affaire d’hommes. Mêlant habilement réalisme et hallucinations, Mo Yan réunit des compagnons d’armes au sommet d’un arbre au milieu d’une inondation. L’un d’eux est mort au front, d’autres ont eu, après la guerre contre le Vietnam, d’autres destins. Le tout donne lieu à plusieurs situations comiques, et le style de Mo Yan est absolument exquis. Accueillant la paix conclue avec le Vietnam, ces vétérans posent entre autres la question de l’utilité de la guerre.

Poursuivre l’exploration...

L’éternité n’est pas de trop, François Cheng, Albin Michel, 2002. Histoire d’une longue et patiente passion entre un homme et une femme, qui propose une nouvelle dimension de l’amour dans la Chine du XVIIe siècle.

Balzac et la petite tailleuse chinoise, Dai Sijie, Gallimard, 2000. Pendant la Révolution culturelle chinoise, des jeunes vivant dans des camps de travail cachent de la littérature occidentale sous leur lit.

L’équilibre du monde, Rohinton Mistry, Albin Michel, 1995. Parmi les intouchables, les étudiants et les mendiants se dresse un portrait troublant et touchant de l’Inde contemporaine.

La perte en héritage, Kiran Desai, Livre de poche, 2009. Les destins parallèles d’une jeune orpheline vivant dans le nord de l’Inde avec son grand-père et d’un immigrant indien à New York.

Le jeûne et le festin, Anita Desai, Gallimard, 2002. Le destin d’Arun dévoile le contraste entre les traditions familiales indiennes, qui étouffent et paralysent, et la vie familiale américaine, où l’absence de règles déroute.

La ballade de l’impossible, Haruki Murakami, Belfond, 2007. Récit d’un adolescent, hanté par l’amour et par le suicide, et du chemin qu’il va prendre pour affronter la vie.

Les belles endormies, Yasunari Kawabata, Albin Michel, 1997. Un vieillard est emmené dans une maison close où il peut admirer le corps de jeunes femmes droguées et endormies.

Le fantôme d’Anil, Michael Ondaatje, Éditions de l’Olivier, 2000. Dans un Sri Lanka déchiré par les conflits politiques, au début des années 1990, une jeune femme enquête sur des massacres.

Le gourmet solitaire, Jiro Taniguchi, Casterman, 2005. En dessin, la rencontre de 18 repas dans le Japon gastronomique et moderne d’un représentant de commerce.

Venin, Saneh Sangsuk, Seuil, 2005. Dans la Thaïlande des fables et légendes, récit court qui place un enfant de 10 ans, gardien de vaches estropié, face à un cobra géant.