Escale 5: l’Océanie par la servitude, l’aviation, la maternité et les sentiments

Illustration: Tiffet

Océanie Une autopsie de la servitude dans l’Australie des années 1930, une aviatrice saisie en pleine ascension entre la Nouvelle-Zélande et le reste du monde, le récit intimiste d’une quête de maternité et un huis clos sentimental dans les montagnes de la Nouvelle-Galles-du-Sud.

Il faut se méfier des apparences, y compris dans l’Australie des années 1930, puis de l’après-guerre, où Elizabeth Harrower, femme derrière Un certain monde (2016), campe l’action de ses Deux soeurs (Rivages, ★★★1/2), autopsie d’une servitude acceptée docilement par l’une et viscéralement rejetée par l’autre.

 

Évasion. Soumission. C’est derrière les murs blancs d’une maison coloniale de la banlieue de Sydney que le drame se joue dans un texte traversé autant par le réalisme du propos que par une subtile démence qui évoque celle que les environnements domestiques malsains peuvent faire naître. Clare Vaisey y accepte la tyrannie du riche et prospère Félix Shaw, patron et mari de sa soeur Laura, qui, elle, va se soustraire à cet être narcissique et autoritaire. Les deux femmes ont atterri là après le départ soudain pour l’Angleterre de leur mère, une marâtre égocentrée qui s’intéresse plus à sa petite personne qu’à sa progéniture. Le destin et la mort du père, alors qu’elles n’étaient que des enfants vivant dans l’Australie rurale, les avaient rapprochées malgré elles, donnant la première note d’une partition familiale placée sur un point de bascule.

Le récit, affligé par endroits d’un rythme lent, est habité par cette mythologie romanesque qui place des belles, des fragiles, des naïves, des abîmées par la vie entre les mains d’une bête humaine ou d’un misanthrope pour leur permettre de s’en défaire et de mieux se découvrir elles-mêmes. « Laura avait lu des livres. Dans chacun, à l’exception de certaines histoires dramatiques situées à d’autres époques et mettant en scène des personnages et des circonstances ridiculement éloignés d’elle, tout se terminait bien pour l’héroïne. N’était-elle pas une jeune héroïne ? Ce qui était arrivé aux Vaizey ne pouvait donc pas être tragique, tout juste stupéfiant, et rendait l’avenir mystérieux et inimaginable », expose l’auteur par la voix de sa narratrice.

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Écrit en 1966, sous le titre original The Watch Tower, la tour du guet, référence à la posture de Clare dans cette maison d’où elle regarde l’extérieur par les fenêtres de l’étage, cette fiction a l’assemblage de mots qui envoûte, mais livre aussi une incursion fascinante dans la psyché humaine, celle qui accepte la captivité au mépris de sa propre humanité, autant que celle qui aspire à cette liberté qu’il n’est pas toujours facile d’atteindre.

La « Garbo des airs »


Jean Batten, la Fille de l’air (Sabine Wespieser éditeur, ★★★1/2) dépeinte par la Néo-Zélandaise Fiona Kidman, a toute une histoire de vie qui en témoigne d’ailleurs et qui donne le ton à cette biographie romancée qui part sur les traces de celle que l’on surnommait la « Garbo des airs ». De Rotorua à Auckland, de Sydney à Londres, Beyrouth, Chypre, Bagdad, Marseille, où cette aviatrice a fait voler dans les années 30 son Gipsy Moth, contre vents, tempêtes de sable et surtout préjugés. À l’école, son prof de théâtre trouve qu’elle a « un excellent accent, nettoyé de toute déplaisante voyelle néo-zélandaise, mais aussi une beauté remarquable qui lui rendrait de grands services si elle décidait de monter sur scène ». Mais elle, c’est plutôt la traversée de la mer de Tasman par Charles Kingsford avec un équipage de trois hommes à bord du Southern Cross qui l’inspire et l’incite à s’écrire un tout autre plan de vol.

Elle est excessive, cette Jean Batten, à l’image des détails et de la précision du texte de Kidman qui relate les records mondiaux de l’aventurière, première à avoir relié le Brésil depuis la Grande-Bretagne en 1935 à bord de son Percival Gull Six, et qui s’est plantée plusieurs fois, deux fois dans le désert irakien et maintes fois dans sa vie sentimentale, comme le relate ce récit en se concentrant sur ses années de gloire, sans exagérer le mythe de la pionnière dans lequel l’aviatrice n’a jamais voulu tomber. « Jean se retrouva seule dans le grand hangar où on procédait aux réparations. Personne ne semblait avoir d’objection à ce qu’elle circule entre les piles de pièces détachées. Le miracle de son atterrissage forcé avait fait le tour des lieux, comment son avion s’était posé trois mètres après la rangée d’arbres, à trois mètres des hautes rives du Tibre. La proximité de l’église Saint-Paul n’était pas passée inaperçue. Avec un frisson, elle demanda à Jack Reason : Mais, saint Paul, on l’a bien décapité, non ? »

Introspection amusante

Ailleurs et plus près du présent, Julia Leigh, elle, tombe dans l’universalité du propos en confirmant que peu importe l’endroit où elle se trouve sur Terre, la romancière — tout comme le romancier d’ailleurs — aime bien écrire sur sa condition d’écrivain. Du coup, son Avalanche (Christian Bourgois éditeur, ★★★) laisse le milieu littéraire australien teinter le décor de son introspection amusante et sensible : en 2008, à l’approche de la quarantaine, Julia Leigh a voulu avoir un enfant, projet complexe en raison de la vasectomie subie quelques années plus tôt par son amoureux, Paul, et qui l’a placée face à la réalité de la fécondation in vitro (FIV). Ça s’était avant leur séparation.

Alerte divulgâchage : le projet n’a pas été fécond, sauf peut-être d’un point de vue littéraire et narratif, en faisant naître un texte forcément personnel, mais surtout très drôle par moments qui traite de la procréation assistée en exploitant les clichés émotifs habituels, mais pour en parler avec un peu plus d’intelligence. « Récemment, on a vu une clinique de Sydney appartenant à des capitaux privés flotter en Bourse avant de devenir la première société mondiale de FIV cotée, écrit-elle. Les commentateurs financiers ont affirmé que c’était un magnifique modèle économique. Mes règles sont arrivées deux jours plus tard et je me suis lancée directement dans un nouveau cycle. « J’ai envie de foutre une bombe dans cet endroit », a dit une de mes amies. Mon donneur était un prince doublé d’un gentleman. »

Huis clos sentimental


Julia Leigh a décidé d’écrire pour se libérer de son drame, et c’est aussi ce que vont faire Daphné et Abby en se parlant, au coeur des Alpes australiennes, où le destin va les rapprocher. Le murmure du vent (Les Escales, ★★1/2) résume cette proposition placée sous la plume de Karen Viggers. Nous sommes dans les monts Brindabella dans la Nouvelle-Galles-du-Sud, où l’un consacre sa vie à l’étude des kangourous et l’autre est habitée par des secrets tout comme par un amour qui la torture. Un huis clos sentimental livré dans le respect des codes et des cadres qui lui vont si bien, qui se déroule très loin, sur un autre continent, tout en étant finalement si proche.

Poursuivre l’exploration…

Le blues du troglodyte, Kenneth Cook, Autrement, 2015. Dans la chaleur délirante du bush australien, des hommes cherchent l’opale dans le sous-sol, mais vont surtout trouver l’absurde.

Fiançailles, Chloe Hooper, Christian Bourgois éditeur, 2013. Jeu de domination entre une exilée britannique, un homme riche et des mensonges dans une propriété agricole, loin de Melbourne.

Petits secrets, grands mensonges, Liane Moriarty, Albin Michel, 2016. Mise à l’épreuve du concept de réalité alternative dans le quotidien de gens ordinaires.

Le tatouage inachevé, Sia Figiel, Actes Sud, 2005. Des îles Samoa à la Nouvelle-Zélande, des femmes se racontent par leur tatouage. Entre réalisme et brutalité.

Surfer la nuit, Fiona Capp, Actes Sud, 1999. La métaphysique du surf au sud de Melbourne avec Jake et Hannah sur des dunes de sable. Délicieux.

Sous la terre, Courtney Collins, Buchet-Chastel, 2013. Jessie Hickman était un rare bushranger, ces hors-la-loi du désert. Ce récit romance son existence fougueuse.

La lionne, Katherine Scholes, Belfond, 2013. L’Australie et la Tanzanie se rencontrent dans un voyage au bout du monde, mais au coeur de l’humanité.

Nuit de casse, Alan Duff, Actes Sud, 1999. La Nouvelle-Zélande dans la violence ordinaire et les tensions sociales qu’elle produit. Les destins de Jube et Sonny, dans la chute ou dans la rédemption.

L’invité du soir, Fiona McFarlane, L’Olivier, 2014. La solitude d’une vieille femme dans une maison du littoral australien est troublée par une femme, ou peut-être un tigre.

Les noces sauvages, Nikki Gemmell, Belfond, 2000. Une artiste sans attaches est invitée à partir à la recherche de son père par une grand-mère qui vient de mourir. Sur fond des deux solitudes australiennes.