Escale 2: l’Europe entre exil, imitation et inspiration en trois livres

Illustration: Tiffet

Europe Exil, migration et crucifix dans l’Italie du Nord du Sud, faux et imitation en Espagne, et la Catalogne qui laisse Schubert imbiber une série de nouvelles.

Le continent européen a été fait d’échanges, de migrations libres ou involontaires, de chocs culturels et religieux, de nombreux bains de sang. Lieu de passages, de mort, d’attentats et de déchirements, il est aujourd’hui encore le théâtre d’affrontements intimes ou collectifs dont se fait l’écho sa littérature.


La nature exposée
(Gallimard, ★★★1/2),dernier roman de l’Italien Erri De Luca, nous met dans les pas d’un homme qui semble porter sur ses frêles épaules tout le poids du monde.

Sculpteur à qui on fait appel pour de petits travaux de réparation de sculptures, le plus souvent dans des églises, installé dans un village montagnard du nord de l’Italie, il participait avec d’autres villageois à une activité plutôt lucrative d’accompagnement et de transport de migrants clandestins désirant se rendre de l’autre côté de la frontière. Installés sur une terre de passages, ils font la rencontre d’hommes, de femmes et d’enfants qui « parlent des langues qui font le bruit d’un fleuve lointain ».

Mais il se fait chasser du village le jour où ses complices découvrent qu’il rendait plutôt l’argent à ses clients une fois arrivés de l’autre côté de la montagne. « Tu prends tes pous pour des chamois », lui dit-on.

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Banni, il va s’exiler pour un temps au sud, près de Naples, là où le soleil et la mer se rencontrent, vite absorbé par le travail de restauration d’une statue du Christ. Sous le morceau de marbre en forme de pagne que quelqu’un a ajouté pour recouvrir les parties intimes, il s’agit de rendre toute sa « nature » au Christ.

Pour ce faire, il va solliciter tour à tour les conseils d’un prêtre, d’un rabbin et d’un ouvrier algérien de Naples, bon lecteur du Coran, il va entreprendre sa restauration : refaire le sexe de marbre à moitié en érection dans son état d’origine.

« Récit théologique » sans divinité, dit Erri De Luca, La nature exposée repose sur ce personnage humble et solitaire, pratiquant l’identification jusqu’à lui-même se faire circoncire, il semble être issu d’un autre monde. « Je pense être de celui-ci, mais pas de cette époque. Je suis du XXe siècle. Il me semble parfois que je suis du XXe siècle avant Jésus-Christ. »

L’art, la vie, la littérature


Faut-il encore présenter Enrique Vila-Matas ? Malade imaginaire de la littérature, l’auteur de Bartleby et compagnie, du Mal de Montano et de plusieurs autres livres qu’il serait prudent de qualifier d’hybrides, l’Espagnol ne se réinvente pas avec Mac et son contretemps (Christian Bourgois éditeur, ★★★1/2).

Si le narrateur du roman d’Erri De Luca est un passeur, celui de Vila-Matas est plutôt une sorte de « repasseur », tissant sur le mode du faux et de l’imitation, de l’admiration et du commentaire, un réseau complexe de confluences entre l’art, la vie et la littérature.

Ancien avocat déchu de Barcelone, paranoïaque autoproclamé, débutant en littérature, « lecteur joyeux et cinglé », Mac ne fait plus rien sinon rédiger quotidiennement son journal intime, dans lequel il expose son projet d’écrire une sorte de faux livre posthume, basé sur la « répétition ».

James Cabré pose [dans Voyage d’hiver] un regard personnel sur l’Europe d’hier, d’aujourd’hui et de demain, et examine avec intelligence et subtilité la place du mal et de l’art dans nos vies

« Je vois, je lis, j’écoute, tout me semble susceptible d’être transformé. Je transforme. Je n’arrête pas de transformer. Ma vocation est de modifier », explique ce narrateur maniaque, tatillon, capable de tisser des liens que personne d’autre ne peut percevoir.

Il entreprend aussi de réfléchir au jour le jour à la « copie modifiée et améliorée » du roman écrit par l’un de ses voisins, Ander Sánchez, « écrivain barcelonais reconnu », Walter et son contretemps, dont le héros est un ventriloque — personnage qui traverse par ailleurs en réalité un des recueils de nouvelles de Vila-Matas, Une maison pour toujours.

Un coq-à-l’âne littéraire qui nous entraîne de Borges à Cheever, de Bolaño à Faulkner, Karl Ove Knausgaard, Gogol, Schwob ou Perec. Vila-Matas ne se refait pas : écrire ou ne pas écrire est certainement l’un des thèmes les plus chers à l’écrivain espagnol, thème qu’il semble explorer cette fois jusqu’à la folie, avec ce narrateur qui semble s’enfermer peu à peu dans ses propres lubies.

Schubert avant sa mort


S’étant surtout fait connaître avec Confitéor (Actes Sud, 2013), roman fascinant qui mêlait avec brio violon, franquisme et terreur nazie, le Catalan Jaume Cabré revient avec Voyage d’hiver (Actes Sud, ★★★★), un recueil de quatorze nouvelles. Des histoires qui, tout en étant indépendantes les unes des autres, ont toutes un lien, d’une façon directe ou infime, avec l’oeuvre de Schubert, un cycle de 24 lieder pour piano et voix, composé en 1827, un an avant sa mort.

Perdant la tête, croyant apercevoir le compositeur dans la salle, un pianiste renonce à jouer Schubert en public. Un prisonnier s’accroche à l’espoir de recevoir une lettre de sa fille. Une femme trompe son mari avec le réparateur de machine à laver. Dans un curieux renversement à la Cortázar, une femme de ménage au service d’un vieux bibliophile particulièrement maniaque en vient à prendre sa place.

Juifs traqués dans une Europe à feu et à sang, trahisons amoureuses ou familiales, drames petits ou sans mesure, Cabré pose ici un regard personnel sur l’Europe d’hier, d’aujourd’hui et de demain, et examine avec intelligence et subtilité la place du mal et de l’art dans nos vies.


Poursuivre l’exploration…

Mon nom est Rouge, Orhan Pamuk, Gallimard, 2003. Roman polyphonique puissant campé dans la Constantinople de la fin du XVIe siècle. Une réflexion subtile sur la confrontation entre Occident et Orient servie par une trame policière doublée d’une intrigue amoureuse.

Mon combat, I. La mort d’un père, Karl Ove Knausgard, Gallimard, 2016.Début d’une aventure littéraire unique et radicale, une quête de sens et de vérité à travers la parole littéraire dans les traces lointaines du Rousseau des Confessions. Fascinant et essentiel.

La guerre n’a pas un visage de femme, Svetlana Alexievitch, J’ai lu, 2016. Les témoignages de dizaines de femmes qui ont participé activement à la Seconde Guerre mondiale recueillis par la journaliste et écrivaine biélorusse (prix Nobel de littérature en 2015).

Les émigrants, W. G. Sebald, Actes Sud, 1999. Les vies de quatre personnages expatriés brisées jusqu’au désespoir et à la mort. Écriture intelligente, sensible et cultivée qui brouille admirablement toutes les frontières.

L’amie géniale, Elena Ferrante, Gallimard, 2014. Naples. Quartier pauvre. Années cinquante, deux amies, Lila et Elena, se croisent et s’éloignent, avec pour toile de fond la violence et le chaos de cette ville du sud de l’Italie. Premier volet d’un quatuor romanesque.

Dora Bruder, Patrick Modiano, Gallimard, 1997. Enquête sur la disparition d’une adolescente juive de quinze ans à laquelle l’auteur s’identifie.

Je m’en vais, Jean Échenoz, Minuit, 1999. Faux polar. Un homme quitte sa femme pour une autre, avant de partir vers le Grand Nord canadien à la recherche d’objets d’art inuit.

Les prophètes du fjord de l’Éternité, Kim Leine, Gallimard, 2015. L’expérience de feu et de glace d’un pasteur protestant dans la colonie danoise au Groenland à la fin du XVIIIe siècle.

Mémoire d’éléphant, Antonio Lobo Antunes, Points, 2001. À Lisbonne, au fil d’une journée de naufrage et de révolte morale, un psychiatre exorcise ses démons.

Marcher (ou l’art de mener une vie déréglée et poétique), Tomas Espedal, 2012. Autobiographie, essai, récit de voyage, mais surtout hommage libre et « déréglé », aux grandes ombres de Thoreau et de Knut Hamsun.

Coupables, Ferdinand von Schirach, Gallimard, 2012. Quinze nouvelles judiciaires qui mêlent la froideur du procès-verbal au gouffre humain des questions sans réponses.

Le voyage de Hanumân, Andreï Ivanov, Le Tripode, 2016. Un Estonien en dérive en compagnie de demandeurs d’asile et de clandestins dans la campagne danoise.